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Des jeunes de plus en plus souvent déclassés

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En 1984, 3,7 % des diplômés de niveau bac 1 ou plus sortis depuis au moins 11 ans de l’école étaient ouvriers ou employés non qualifiés, selon les données du bilan emploi-formation de l’Insee. Trente ans plus tard, la proportion est de 22,6 % (voir graphique). A la sortie de l’école, une partie des jeunes diplômés est de plus en plus souvent contrainte d’occuper des emplois de niveau inférieur à ceux auxquels devrait lui permettre d’accéder ses titres scolaires. La jeunesse « déclassée » doit en rebattre sur ses exigences et descendre dans l’échelle sociale par rapport à ses espérances. Un phénomène qui a des conséquences sur le regard que peuvent porter ces jeunes sur la société 2.

 Cette situation résulte de deux facteurs. Notre pays a connu jusqu’au milieu des années 1990 un très fort allongement des scolarités. Les jeunes générations sont de mieux en mieux formées, mais l’emploi n’a pas suivi à la même vitesse. Les postes de travail qualifiés, notamment de cadres supérieurs, se développent à une vitesse moindre que le flux de diplômés. Résultat, le chômage des jeunes actifs atteint 20 % dès le milieu des années 1980 et il reste à un niveau très élevé depuis, jusqu’à près de 25 %. Les jeunes des plus hauts niveaux de diplôme restent protégés de la crise, mais une partie des diplômés doivent accepter des postes demandant des qualifications inférieures à celles qu’ils ont obtenues. Il se forme un phénomène de file d’attente, où les moins qualifiés sont repoussés vers le bas. Le bac+5 prend la place du bac+3, qui prend la place du bac, etc. En 1984, les deux tiers des diplômés de niveau bac sortis depuis 11 ans du système scolaire ont accédé à une position de profession intermédiaire ou de cadre supérieur. Vingt ans après, ils ne sont plus que 40 % (graphique ci-dessous).

 

 

Ce déclassement dit « professionnel », à l’entrée dans le monde du travail, n’est pas le seul à l’œuvre. Les carrières elles-mêmes sont devenues plus « flexibles ». La mobilité vers le haut est plus fréquente en cours de parcours, mais vers le bas aussi. On parle alors de déclassement « intragénérationnel ». Comme le note l’Insee « La mobilité descendante n’est plus un phénomène marginal » 3. En particulier, passer par la case du chômage a souvent pour conséquence de devoir réduire ses prétentions en termes de poste de travail. « La proportion de cadres et professions intellectuelles supérieures âgés de 30 à 54 ans et ayant connu une mobilité descendante qui n’était que de 2 % entre 1980 et 1985 est passée à 8 % pour les hommes et 9 % pour les femmes entre 1998 et 2003 », relève l’institut. Des données désormais anciennes, mais il y a malheureusement peu de chances qu’elles aient évolué du fait de l’accentuation de la crise.

Enfin, une troisième forme de déclassement est « intergénérationnel » : c’est la mobilité sociale vers le bas ou le fait d’occuper une position sociale inférieure à celle de ses parents. L’ascenseur social fonctionne toujours, mais aussi plus souvent en mode descente : un quart des 35-39 ans de 2003 occupaient une position inférieure à celle de leurs pères, note le sociologue Camille Peugny 4. Vingt ans plus tôt, la proportion était de 18 %.

Les trois formes du déclassement constituent trois réalités sociales différentes, trois formes de désillusion, à l’embauche, au cours de vie professionnelle ou sur un temps plus long. Trois formes de parcours qui peuvent alimenter un sentiment d’échec, d’autant plus que la société valorise la réussite professionnelle comme élément essentiel de la réussite sociale. De cette forme de « déchéance » peut naître une frustration d’autant plus forte qu’on a le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait pour réussir d’un côté et que la promesse de réussite et d’égalité est énoncée avec vigueur par l’institution publique de l’autre. La violence du phénomène redouble quand s’ajoute le sentiment, fondé ou non, que ce rejet vient non pas des compétences, mais de discriminations, fondées par exemple sur la couleur de peau.

De ces désillusions naissent des tensions qui peuvent se résoudre de plusieurs façons. Sous forme de manifestations comme les émeutes urbaines de 2005, les mouvements liés au Contrat première embauche en 2006 ou à la loi travail de 2016. Ces tensions s’expliquent en partie par le sentiment, d’une partie de la jeunesse de ne pas être entendue. On peut aussi imaginer qu’au fil du temps, un nouvel équilibre s’installe : la valeur des diplômes diminue et l’on s’attend à avoir moins pour un même titre. Les vies deviennent plus flexibles, et l’on s’adapte à des parcours faits de réussite et d’échec, de même qu’à réussir moins bien que ses parents. Une « nouvelle société » du travail serait en train de naître, plus incertaine, plus flexible. Pour qu’elle soit supportable, il faudrait que l’inversion de tendance, la deuxième chance, soit possible ce qui en France est rarement le cas.

Et les "non-classés" ?
Des dizaines de milliers de jeunes ne sont pas "déclassés", ils ne sont même pas classés du tout, et on en parle peu. Le plus souvent issus de milieux très défavorisés, de l’immigration, ils n’accèdent à aucun diplôme. Une année donnée, 660 000 jeunes sortant de formation initiale, environ 50 000 sortent sans aucun diplôme, 96 000 avec au mieux le brevet de fin de troisième. Ils ont été « déclassés » en amont, par le système scolaire. Ils ne peuvent pas, de fait, prétendre à des emplois qualifiés et la faiblesse du système français de formation professionnelle leur ouvre peu de portes pour l'avenir.

 

Notes:

  1. Tous bacs confondus.
  2. Voir notre article « Le sentiment de déclassement s’accroît ».
  3. « Changer de groupe social en cours de carrière », Olivier Monson, Insee Première n°1112, décembre 2006.
  4. « Le déclassement », Grasset, 2009.