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Entre les cadres et les ouvriers, la consommation classe toujours

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Chaque année, un ménage français dépense en moyenne 26 600 euros, soit 2 200 par mois, selon l’enquête sur le budget des familles, réalisée par l’Insee en 2011. Des budgets très différents selon les catégories sociales. Quand les cadres disposent de 42 000 euros à dépenser, les ouvriers n’ont que 24 700 euros. L’étude de la structure de ces dépenses est riche d’enseignements.

 

La structure des grands postes

L’Insee distingue 12 grands postes de consommation. Leur structure observe une loi classique, décrite dès le milieu du XIXe siècle par le statisticien Ernst Engel : le budget consacré aux biens de base diminue quand le revenu augmente. Ainsi, le poste « alimentation et boissons non-alcoolisées » représente 17 % du budget des ménages, contre 13 % de celui des cadres. Les cadres dépensent davantage en euros (1 340 euros de plus par an) mais, en proportion de l’ensemble, cela représente moins. Même si les cadres peuvent s’offrir des biens de qualité supérieure (des produits « bios », par exemple), ils ne mangent pas cinq fois par jour et leur budget alimentation sature. La situation est quasi identique pour le logement (17,4 % contre 13,3 %) : nul besoin de multiplier le nombre de cuisines, de séjours, de salles de bain, etc. A l’opposé, les cadres consacrent une proportion bien supérieure de leur budget en matière d’équipement du foyer ou de restauration et hôtel par exemple.

 

En proportion, les budgets qui sont plus importants chez les ouvriers

La plongée dans les détails des postes reflète les différences de modes de vie des groupes sociaux. En matière d’alimentation, le budget "viande bovine" des cadres est supérieur de 170 euros (par an) à celui des ouvriers, mais ces derniers dépensent 20 euros de plus que les cadres pour la viande de porc. Alors que les premiers dépensent 1,3 fois plus en alimentation en moyenne, c’est deux fois plus pour les légumes frais et même 2,6 fois pour le poisson. Inversement, les ouvriers dépensent plus en valeur absolue que les cadres en boissons gazeuses ou en margarine. La façon même de manger reste socialement très marquée : une question de revenu, mais aussi d’habitudes de vie des différents milieux 1

Le poste "tabac et boissons alcoolisées" est le seul où les ouvriers dépensent davantage en euros que les cadres malgré leurs revenus inférieurs : la différence n’est pas considérable (50 euros annuels) mais elle se rapporte à un budget bien moindre. Là aussi, les détails du poste sont parlants. La consommation de tabac (168 euros de plus pour les ouvriers) creuse l’écart. Côté alcool, les cadres dépensent davantage pour les vins et champagnes, les ouvriers les dépassent pour les alcools forts et la bière. On retrouve à la fois l’effet des prix (notamment pour les vins), du rapport au corps et des habitudes de vie des catégories sociales.

En matière de logement, les cadres dépensent davantage en loyers et en charges en valeur absolue (1 280 euros de plus par an), mais, rapporté à leurs revenus, ce représente une part inférieure. Les différences de dépenses traduisent des écarts de surface, de qualité des logements et de localisation. Que deux éléments viennent limiter : d’un côté, les logements sociaux offrent à une partie des ouvriers des loyers réduits à surface équivalente, de l’autre, les cadres acceptent de payer des loyers plus élevés pour se loger dans les quartiers privilégiés.

Le poste communications est plus élevé en pourcentage chez les ouvriers que chez les cadres (3,8 % du total contre 2,6 %), en grande partie parce qu’il s’agit de coûts fixes. Les deux catégories sociales sont quasiment autant équipées en téléphones fixes, portables et Internet et supportent des frais relativement semblables (1 100 euros pour les cadres, 945 pour les ouvriers).

Les budgets qui se ressemblent

En proportion, le poste "santé" (1,7 %) est équivalent pour les deux catégories sociales, ce qui représente 330 euros de plus pour les cadres. Une petite moitié vient des médicaments non-remboursés, l’autre de la consultation de médecins, généralistes ou de dentistes. Dans ce domaine, de nombreux éléments expliquent les écarts. Les plus aisés ne consomment pas des quantités supérieures de médicaments en proportion de leurs revenus, mais davantage de produits de santé non-remboursés. Ils fréquentent plus souvent les médecins, et en particulier ceux qui pratiquent des dépassements d'honoraires. Mais leur couverture maladie est meilleure, ce qui réduit ce poste. La France est l’un des pays où l’accès aux soins est le plus largement répandu, mais des écarts se logent dans la qualité et la rapidité des soins, ainsi que dans les pratiques de prévention.

Même équivalence si l’on rapporte les dépenses de transport au budget total, mais l’importance de ce poste (environ 18 %) fait que les cadres y consacrent bien davantage que les ouvriers (7 350 euros par an contre 4 600 euros). La seule ligne « achat d’automobile » représente 7 % du budget total des cadres et des ouvriers, presque autant que le poste « loisirs-culture » dans son ensemble. Ce n’est pas tant le nombre de voitures qui creuse les différences que le type de véhicule, le fait que les cadres roulent davantage et utilisent plus souvent leur voiture pour se rendre au travail.

Cadres et ouvriers consacrent aussi une part équivalente de leur budget pour l’habillement et les chaussures, soit un peu plus de 5 %. Cela signifie que les premiers dépensent 1 000 euros de plus par an dans ce domaine. L’Insee ne donne pas assez de détail (sur les marques, les types de vêtements, etc.) pour voir apparaître des différences significatives. Tout juste remarque-t-on que des dépenses en proportion nettement plus importantes chez les cadres pour les services de nettoyage (pressing) et les accessoires. Même si le prêt-à-porter a en partie uniformisé les tenues par rapport à la situation qui existait encore dans les années 1950, le type de tenue, de marques, la façon même de porter les vêtements distinguent toujours les univers sociaux.

La rubrique « divers » est un fourre-tout qui va des bijoux à la coupe de cheveux en passant par les assurances. Le problème est qu’elle atteint un niveau considérable : 14,4 % pour les cadres et 13,8 % pour les ouvriers. L’attention portée au corps par les cadres se retrouve dans les dépenses de coiffeurs, d’appareils et de produits de soins personnels, supérieures de 490 euros par an. Les cadres dépensent aussi davantage en matière de services (gardes d’enfants ou aide aux personnes âgées) et en assurances. Pour ce dernier point, les frais fixes grèvent les budgets des ouvriers : l’assurance auto représente un budget équivalent dans les deux catégories, mais 2,8 % des dépenses des ouvriers contre 1,7 % du budget des cadres.

Les budgets qui distinguent les cadres

En matière d’éducation, le budget reste faible en France du fait de la prise en charge par les services publics : 1,1 % des dépenses des cadres et 0,4 % de celles des ouvriers. Tout de même, les cadres y consacrent en moyenne 380 euros de plus par an. Principalement du fait des frais d’inscription dans le supérieur où les ouvriers sont beaucoup moins représentés ou parfois peuvent en être exonérés, mais aussi du fait des dépenses pour les cours particuliers.

Les cadres dépensent 3 000 euros de plus par an dans le domaine des loisirs et de la culture que les ouvriers. Les budgets respectifs représentent 11,8 et 7,9 % du total de leurs revenus. Les cadres achètent des équipements plus onéreux, sortent et lisent beaucoup plus.  Ce poste comprend un sous-ensemble « voyages à forfait » qui représente à lui seul un cinquième de l’écart total. Typiquement, ce budget « loisirs-culture » est l’un de ceux où les plus favorisés se distinguent le plus. Il fonctionne à l’inverse des dépenses de base (on parle de biens « supérieurs ») : un niveau de revenu supérieur permet d’avoir accès à des biens et services que d’autres n’ont pas. L’essence de la distinction sociale.

Même chose pour le poste "meubles et entretien de la maison" : les cadres y consacrent 6,7 %  de leur budget total contre 4,9 % pour les ouvriers, 1 600 euros de plus. Un peu plus de 400 euros vient de l’achat de meubles et d’équipements divers. Pour une part il s’agit d’un effet prix : les cadres n’ont guère besoin de plus de vaisselle, de tables ou de canapés que les ouvriers (en tous cas pas de façon proportionnelle à l’écart de revenus), mais leurs dépenses dans ce domaine sont trois fois plus élevées. Le gros de la différence entre cadres et ouvriers se loge moins dans le mobilier que dans l’utilisation de services domestiques qui coûtent 650 euros aux cadres, contre 30 euros aux ouvriers. Ces services représentent 1,5 % du budget total des cadres, soit l’équivalent de leur poste santé ou édition (livre et journaux).

Enfin, l’écart est encore plus grand au chapitre "hôtels restaurants" : les cadres y consacrent une part presque deux fois plus grande de leurs revenus (9,8 % contre 5,2 %), soit 2 800 euros de plus, ce qui représente une dépense trois fois supérieure. Ils vont plus souvent dans des restaurants où l’addition est supérieure, fréquentent beaucoup plus les hôtels de gamme plus élevée. Ce poste du budget des ménages, malheureusement peu détaillé, fait aussi partie de ceux où la distinction se révèle avec le poste Loisirs-culture et l’accès aux services à domicile.

Mode de vie et porte-monnaie

La description du budget des ménages trace une partie des modes de vie. Tout n’est pas monétaire. Les cadres supérieurs fréquentent aussi beaucoup plus les bibliothèques, ce qui reste invisible dans leur porte-monnaie. De l’école à la santé en passant par les loisirs, une partie de nos pratiques passent par un financement collectif dont profitent aussi les plus aisés. En matière de consommation, la distinction se fait moins qu’avant par l’argent ; d’autres formes de sélection (le diplôme notamment) entrent davantage en ligne de compte. Une partie des dépenses sont liées aux habitudes culturelles différentes des milieux sociaux, comme l’attention portée au corps et à la santé chez les cadres et ne dépendent pas que d’effet des prix.

Encore ne faudrait-il pas minorer l’impact du revenu : de l’accès au logement, en passant par les vacances, l’équipement du foyer ou l’alimentation, bien gagner sa vie continue à classer. L’enrichissement de nos sociétés – les niveaux de vie ont été multipliés par deux depuis les années 1970, une fois l’inflation prise en compte – a permis à une grande partie des couches populaires d’accéder à un ensemble de biens qui donne une apparence d’uniformisation. La distinction se loge ainsi plus souvent qu’auparavant dans les détails moins visibles de la consommation et dans l’accès à des services (voyages, services domestiques par exemple) moins ostentatoires mais qui classent tout autant et offrent des conditions de vie différentes.

Notes:

  1. Voir « Les différences sociales d’alimentation », Analyse n°64, Centre d’études et de prospective du ministère de l’agriculture », octobre 2013.
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