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Des classes moyennes toujours en progression

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Le sort des « classes moyennes » fait régulièrement débat. Après avoir célébré leur avènement dans les années 1980 1, on annonce leur disparition sous l’effet d’une « polarisation » des emplois : le développement de postes très peu qualifiés d’un côté et très qualifiés de l’autre. Une exagération chasse l’autre. Le problème, c’est que l’Insee n’utilise pas un découpage en trois grandes classes – « populaires », « moyennes » et « aisées » – des professions ce qui rend le débat souvent très flou.

Comment régler cette question ? Nous proposons une estimation de la place des classes moyennes à partir de la répartition des catégories socioprofessionnelles de l’Insee. Utiliser les professions permet une approche plus complète de la position sociale des personnes que les seuls revenus. Nous considérons que les classes moyennes sont composées des emplois situés entre ceux qui exécutent et ceux qui décident (lire notre définition). Elles comprennent l’intégralité des professions intermédiaires (anciens « cadres moyens »), une partie des ouvriers et des employés, une partie des cadres (voir l’encadré sur notre méthode) et des non-salariés. Cette répartition est arbitraire et critiquable, mais elle a le mérite de donner des ordres de grandeur.

Selon nos calculs, le poids des classes aisées – principalement des cadres supérieurs – a progressé, de 9 % à 16 %, entre 1982 et 2018, presque un doublement. En dépit du ralentissement de la croissance au milieu des années 1970 et des crises économiques à répétition, l’économie française a continué à créer des emplois, souvent qualifiés. Ce phénomène a marqué une pause entre 2012 et 2016 du fait de la stagnation de l’emploi des cadres supérieurs dans le secteur public.

Le cœur des couches moyennes est composé des professions intermédiaires, ex-« cadres moyens ». Entre 1982 et 2018, leur part s’est accrue de 19,5 % à 25,7 % des emplois (lire notre article). Si l’on y ajoute une fraction des ouvriers, des employés ainsi que des cadres supérieurs, nos estimations aboutissent à une progression des classes moyennes de 40 % à 43 % de l’ensemble des emplois en trente ans. Depuis 2012, leur proportion a même dépassé celle des catégories populaires. On est loin d’une moyennisation fulgurante, mais on n’observe pas de processus de déclin. Cette évolution est cohérentes avec celles de l’OCDE qui estime que la part des classes moyennes définies sur la base des revenus a augmenté en France entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 2010, contrairement à d’autres pays 2. Par ailleurs, la part des classes populaires – surtout des employés et des ouvriers – a diminué assez nettement, de 49 % à 41 %. Ce phénomène résulte du déclin de l’emploi industriel et, dans les années récentes, de celui des employés, fortement touchés par la progression du chômage dans les années qui ont suivi la crise financière de 2008.

En conclusion, les classes moyennes ne sont ni hégémoniques, ni en voie de disparition. Cet ensemble progresse modestement au fil de l’élévation globale de la qualification des emplois. Une expansion quantitative qui peut être marquée par une fragilité interne : qu’il s’agisse de l’école, de l’emploi ou des revenus. Les classes moyennes ne sont pas « étranglées », mais paient aussi les conséquences de la crise. Mieux loties que les catégories populaires, elles sont toutefois moins bien servies que le haut de la hiérarchie sociale. Depuis 2008, le niveau de vie médian stagne. Cette évolution est-elle destinée à durer ? Pas forcément. La baisse de l’emploi qualifié des employés et des ouvriers, si elle se confirme dans le temps, peut venir grignoter l’ensemble moyen. L’avènement d’une société plus inégalitaire, avec une partie très favorisée et un grand nombre d’emplois de service mal rémunérés irait dans ce sens, même si l’on demeure loin d’une telle polarisation.

Notre méthode Pour calculer la répartition des professions en catégories « populaires », « moyennes » et « aisées », nous avons appliqué à chaque catégorie socioprofessionnelle des coefficients de répartition (voir notre tableau ci-dessous). Nous considérons que les classes moyennes englobent l'ensemble des professions intermédiaires, la moitié des artisans, commerçants et chefs d'entreprise, ainsi qu'un cinquième des cadres supérieurs, des ouvriers et des employés. Les classes populaires regroupent 80 % des employés et des ouvriers et 30 % des indépendants (agriculteurs, artisans, commerçants et chefs d'entreprise). Les classes aisées rassemblent le reste : 80 % des cadres supérieurs et 20 % des indépendants. Ce découpage est discutable. Une partie des professions intermédiaires (notamment chez les jeunes ou les personnes en emploi précaire) est sans doute plus proche des catégories populaires que des classes moyennes, dont il faudrait les extraire. On pourrait inversement inclure une part plus importante d'ouvriers et d'employés au sein des classes moyennes. Pour aller plus loin, il faudrait notamment utiliser le critère du statut d'emploi (privé ou public), devenu très discriminant avec le chômage de masse.

Notes:

  1. Voir La seconde révolution française, Henri Mendras, Gallimard, 1988.
  2. Voir Sous pression : la classe moyenne en perte de vitesse, OCDE, Juin 2019.