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Quel avenir pour la structure sociale de la France ?

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csp2016Où va le paysage social français ? L’Insee vient de livrer des données inédites pour la période 2003-2016 doublement intéressantes : elles portent sur l’ensemble de la population et permettent de mesurer l’évolution de la structure sociale depuis le début des années 2000 de façon détaillée. Ce qui permet de dresser des scénarios d’évolution.

Premier intérêt de ces données, elles portent sur l’ensemble de la population de 15 ans et plus, non uniquement sur ceux qui ont un emploi comme c’est le cas le plus souvent : elles intègrent notamment les chômeurs et les retraités en fonction de leur dernier emploi occupé. De fait, ceux-ci n’abandonnent pas leur milieu social et leurs habitudes de vie en cessant de travailler. Seuls les chômeurs et les inactifs n’ayant jamais travaillé ainsi que les étudiants sont comptabilisés à part faute de pouvoir leur affecter un groupe social. Ces données permettent de mesurer le poids effectif des catégories sociales en France, indispensable pour comprendre les évolutions de notre société.

Leur second intérêt est de présenter des chiffres détaillés et non seulement par grandes catégories socioprofessionnelles. La CSP « employés » représente un quart de la population (soit 15 millions de personnes)  à elle seule. Aller voir ce qui se passe à l’intérieur de cet ensemble qui constitue le premier pilier des catégories populaires est central. Ainsi, par exemple, les employés de la fonction publique (sous-ensemble des employés) sont deux fois plus nombreux que les agriculteurs exploitants, qui constituent pourtant une CSP à eux seuls.

Employés et ouvriers représentent la moitié de la population

Le premier élément qui saute aux yeux, c’est le décalage avec les représentations les plus courantes d’une société « moyennisée » où les couches moyennes auraient une large place. Ouvriers et employés représentent 45 % de la population, la moitié même si l’on y intègre les personnes sans activité professionnelle, souvent très modestes. A l’opposé de l’échelle sociale, les cadres supérieurs forment 13 % de l’ensemble. Le cœur des classes moyennes, les professions intermédiaires, regroupent un habitant sur cinq. Bien sûr, les classes moyennes recrutent pour partie parmi les employés et ouvriers les plus favorisés et les cadres supérieurs les moins bien lotis, mais même en doublant la part des professions intermédiaires, elles sont loin d’être majoritaires.

Il est difficile de juger de l’évolution du poids des grandes catégories au niveau global car l’Insee a eu la mauvaise idée de changer de méthode en 2013 et a reclassé une partie des catégories « sans activité professionnelle » vers des catégories de retraités. Tout au plus peut-on remarquer la très grande stabilité de la composition sociale dans le temps des grands ensembles et la progression lente des couches moyennes et supérieures.

Le détail des catégories permet par contre d’observer bien plus finement l’évolution sociale. Le monde agricole s’étiole : hors retraités, il ne constitue plus que 1 % de la population, l’équivalent du sous-ensemble « policiers et militaires ». L’ensemble des artisans, commerçants et chefs d’entreprise n’évolue guère : il reste stable autour de 6 %. Même si on y ajoute les professions libérales (0,9 %), l’univers des indépendants ne progresse pas : visiblement « l’ubérisation » du travail, l’essor du travail à la tâche, n’a guère d’effet significatif au niveau global, au moins pour l’instant 1.

L’évolution du monde des cadres supérieurs est, elle aussi, bien loin de l’image qu’en donne leur représentation médiatique. Entre 2003 et 2016, leur part est passée de 10 à 13 % de l’ensemble. La moitié de cette hausse résulte de la progression du nombre de retraités cadres 2. Au cours des 13 dernières années, le groupe des cadres actifs s’est presque uniquement développé par le biais du privé : cadres administratifs ou ingénieurs (+1 point au total). On note un phénomène que nous avions déjà signalé : depuis 2012, la part des cadres supérieurs dans la population baisse, du jamais vu depuis les années 1980.

Si l’on met à part les retraités, le cœur des classes moyennes (la CSP « professions intermédiaires ») progresse peu, mis à part les professions de la santé et du travail social ainsi que les agents de maîtrise et les techniciens du privé (représentants, chargés de clientèle bancaire, etc.). La part des employés s’érode, mais de façon contrastée : celle des employés du privé baisse (-1 point) mais celle des emplois domestiques (+0,4) ainsi que des employés du commerce (+0,2) augmente. Hors retraités, l’univers ouvrier diminue très nettement notamment du fait du déclin industriel, qu’il s’agisse d’ouvriers qualifiés (-1,1 point) ou non (-0,7 point).

Une société plus inégalitaire ?

Quels enseignements tirer de ces données? La composition sociale évolue avec inertie : ainsi, la part des ouvriers est restée stable au cours des 13 dernières années, du fait de la progression du nombre de retraités 3 alors que l’emploi ouvrier baisse. Les descriptions habituelles exagèrent les transformations et grossissent le poids des catégories favorisées.

On devrait s’interroger sur l’arrêt de la progression de la part des cadres supérieurs depuis le début des années 2010 : s’agit-il d’une simple pause ou est-ce le signe d’un changement de fond ? Même si le mouvement est moins fort qu’on ne le dit souvent, historiquement, l’élévation des qualifications et les mutations du travail ont tiré vers le haut les professions, alimentant l’essor progressif des classes moyennes et supérieures. Demain, cela ne sera plus forcément le cas. L’arrêt de l’investissement éducatif, la baisse du coût du travail, la progression des services peu qualifiés payés à la tâche et un chômage de masse persistant tirent l’emploi vers le bas.

Cet avenir est possible, en particulier en cas de repli national en Europe et d’accentuation d’une compétition par les coûts salariaux entre pays qui poussera les salaires à la baisse. Une économie inégalitaire qui ressemble à celle des pays en développement peut se satisfaire d’une classe très favorisée et d’une masse d’employés à leur service. Cela constituerait un changement majeur par rapport à des décennies d’évolution sociale.

 

Pour en savoir plus : « Population selon le sexe et la catégorie socioprofessionnelle », Insee, 9 août 2017.

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Notes:

  1. Ce qui ne signifie pas que ce ne soit pas valable à un niveau plus détaillé, notamment chez les jeunes.
  2. Phénomène lui-même pour partie résultant du reclassement de personnes sans activité professionnelle, cf plus haut.
  3. Pour partie, rappelons-le, due au changement de méthode…