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Tel père, tel fils ? Du nouveau en matière de mobilité sociale

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Les enfants sont-ils destinés à occuper les mêmes positions sociales que leurs parents ? « L’ascenseur social » fait l’objet de nombreux commentaires, souvent très vagues (voir notre encadré ci-dessous). Un travail récent du sociologue Cédric Hugrée 1, permet d’y voir plus clair : il réactualise les données de mobilité sociale et s’intéresse aux mouvements entre catégories détaillées.

Les dernières données en date de l’Insee portent sur l’année 2003 2. On pouvait y lire la situation des hommes de 40 à 59 ans. On y remarquait, par exemple, que 52 % des fils de cadres étaient devenus cadres alors que c’était le cas de 19 % de l’ensemble des fils (ces tableaux se lisent horizontalement). Moins d’un fils de cadre sur dix était devenu ouvrier. Inversement, 46 % des fils d’ouvriers étaient restés ouvriers, 12 % étaient employés et 10 % cadres supérieurs. Attention : les fils dont on parle sont nés au mieux au début des années 1960 (ceux de 40 ans en 2003) et sont entrés sur le marché du travail dans les années 1980. Les plus âgés (la génération 1940) ont commencé à travailler dans les années 1960, en pleines Trente glorieuses. Une bonne leçon de « socio-histoire », certainement pas de quoi comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

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Les données de Cédric Hugrée portent sur la période 2010-2014 : elles permettent de gagner dix ans  et notamment d’intégrer davantage de générations ayant connu un niveau de chômage élevé. Les plus jeunes sont nés à la fin des années 1970. Ces chiffres, issus de sources différentes, ne devraient pas être comparés dans le détail aux données antérieures de l’Insee. Surtout, le chercheur observe la situation des fils et des filles, ce qui change la donne. On s’en tiendra donc aux évolutions majeures. Sans surprise, elles font apparaître les mêmes phénomènes. Les enfants d’agriculteurs restent rarement agriculteurs, la moitié devient employé ou ouvrier. Même si eux changent de catégorie sociale, leur destin ressemble assez à celui de ces deux dernières catégories populaires, sauf pour ceux des enfants d’agriculteurs qui reprennent l’exploitation. Les enfants d’artisans, commerçants et chefs d’entreprise ont des destins très variés, ce qui reflète les écarts de condition sociale qui marquent ces milieux non-salariés où les plus favorisés côtoient les plus défavorisés. Les enfants de cadres supérieurs demeurent le plus souvent cadres supérieurs ou occupent une profession intermédiaire (cadres moyens). La part d’enfants de cadres devenue cadre à son tour a baissé par rapport aux données de 2003 : cela peut être dû à la prise en compte des filles dans les données récentes, mais aussi en partie au déclassement des jeunes diplômés (lire notre article). De façon assez semblable, les professions intermédiaires descendent d’un cran et deviennent plus souvent employés qu’auparavant. Le sort des catégories populaires évolue peu : tout en bas, on ne peut descendre davantage. La moitié des employés demeure soit employé, soit ouvrier, c’est le cas des deux tiers des ouvriers.

Des parcours enfin détaillés

Montées et descentes dans la hiérarchie sociale combinent deux formes de mobilité. La première, dite « structurelle », est liée au fait qu’entre deux dates la structure des emplois change. Entre les tableaux de 2003 et ceux de 2010-2014, l’emploi industriel a décliné au profit des services (féminisés) et le travail non qualifié s’est transformé. La seconde, qualifiée de « fluidité », mesure la probabilité d’accéder à une autre position que celle de son père, une fois que l’on a déduit les variations d’emploi. Les enfants d’ouvriers le deviennent moins souvent en partie parce que le nombre d’ouvriers diminue. Au passage : cette « fluidité » constitue l’égalité des chances d’accès à une position sociale, qui fait l’objet de tant de débats. Les données nouvelles ne permettent pas de faire la part des choses entre ces phénomènes : les cadres deviennent un peu moins cadres mais les autres catégories ne semblent pas en profiter. Bref : comme souvent en France, l’un des concepts les plus débattus ne fait l’objet d’aucune mesure (voir encadré) 3.

Brouillard sur les chiffres
Cela fait dix ans que l’Insee n’a rien publié de neuf sur la mobilité sociale. Et les données dataient de 2003. Un brouillard épais de 14 ans pèse, que ne comble que partiellement le travail de certains sociologues comme Camille Peugny, Louis Chauvel, Cédric Hugrée et quelques autres. Cela n’est guère près de changer. L’enquête sur le sujet, baptisée « formation, qualification professionnelle » était autrefois réalisée tous les 6 ou 7 ans. La prochaine est prévue pour l'an prochain : il aura donc fallu 15 ans (de 2003 à 2018) pour que l'Insee se décide. Nous en aurons peut être les résultats vers 2020. Une pratique plutôt étrange compte tenu de l’importance de la question de la mobilité sociale et au-delà de la formation et de la qualification professionnelle. Mais rares sont ceux qui s'en soucient.

Les données sur la mobilité sociale portent sur de vastes ensembles (« cadres supérieurs », « employés », « ouvriers », etc.), qui rassemblent des millions de personnes, occupant des métiers très différents. Le second intérêt du travail de Cédric Hugrée est d’offrir une vision plus fine dans l’observation du destin social, en détaillant les catégories socioprofessionnelles en sous-ensembles. Les tables de mobilité deviennent complexes à représenter, mais prennent de l’intérêt. Nous avons figuré dans le tableau ci-dessous en bleu les trois catégories les plus souvent occupées par les fils d’une CSP donnée (ce tableau se lit aussi horizontalement, les chiffres des colonnes correspondent aux intitulés des lignes). Les enfants d’agriculteurs deviennent agriculteurs, mais encore plus souvent employés de la fonction publique ou ouvriers qualifiés. Les enfants d’artisans deviennent plus souvent ouvriers qualifiés qu’artisans, les enfants de commerçants plus souvent cadres supérieurs ou professions intermédiaires, etc. Une partie non négligeable des enfants d’ouvriers bascule vers le monde des employés de la fonction publique ou occupe un emploi de service aux particuliers, ce qui résulte de la prise en compte des filles dans la mesure. La catégorie employée est en effet très fortement féminisée et l’on y trouve des emplois peu différents en termes de rémunérations et de conditions de travail de l’univers ouvrier, comme le rappelle le sociologue Camille Peugny 4. Ceux qui restent le plus souvent cadres sont les enfants de professions libérales : 3 % seulement sont devenus ouvriers. « Il s’agit de loin de la catégorie socioprofessionnelle dont les destinées des descendants sont aujourd’hui à la fois les plus favorables mais aussi les plus balisées », indique Cédric Hugrée. Un quart des enfants d’employés administratifs est en ascension, vers un emploi de profession intermédiaire dans la fonction publique ou cadre du privé. Inversement, un dixième des enfants de techniciens ou contremaîtres sont devenus ouvriers qualifiés.

Ces données ne permettent pas de conclure à l’évolution de la mobilité sociale. Elles montrent que les destins sociaux ne sont pas figés et doivent être analysés de façon complexe, en fonction des transformations de l’activité économique et de l’emploi. Elles montrent aussi que les plus favorisés s’en sortent mieux, que « l’égalité des chances  », proclamée par la République, reste une fiction complète. Reste à mieux décrypter les facteurs qui, de la famille à l’école en passant par le monde du travail, poussent à la permanence des destins et ceux qui conduisent à la promotion ou au déclassement.

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Destin ou origine : deux façons de mesurer la mobilité 
Pour comprendre la mobilité sociale, il faut construire des tables de mobilité. On interroge des personnes d’un âge déterminé sur leur position sociale et celle de leur père. On peut mesurer leur « origine » : pour 100 enfants d’une catégorie sociale donnée, il s’agit de savoir quelle est celle qui était occupée par leur père. On indique alors « X % des enfants de cadres ont un père cadre, Y % un père ouvrier, etc. ». On aussi mesurer leur « destinée » : pour 100 enfants dont le père était d’une catégorie donnée, il s’agit de connaître leur position sociale actuelle. On indique alors « X% des enfants dont le père était cadre sont devenus cadres, Y % sont devenus ouvriers, etc. ». Par souci de simplicité, nous avons choisi de ne représenter que cette dernière possibilité.

 

Notes:

  1. Voir « Les sciences sociales face à la mobilité sociale. Les enjeux d’une démesure statistique des déplacements sociaux entre générations », Politix n°114, 2016/2. Et aussi « La mobilité intergénérationnelle des actifs au début des années 2010 », Anne Châteauneuf-Malcés, www.ses.ens-lyon.fr, 24 novembre 2016.
  2. « En un quart de siècle, la mobilité sociale a peu évolué », Stéphanie Dupays, in Données sociales, éd. 2006, mai 2006.
  3. Ce qui est très avantageux puisque l’on peut afficher des opinions variées sans être départagé.
  4. Voir « Les classes sociales ne disparaissent pas, elles changent de visage », Camille Peugny, Observatoire des inégalités, janvier 2016.