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Les Français sont-ils de plus en plus racistes et xénophobes ?

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A la question « Pensez-vous qu’une lutte vigoureuse contre le racisme est nécessaire en France ? », les Français répondent sans ambiguïté : 71 % « oui », « tout à fait » ou « plutôt ». Seuls 9 % répondent « pas du tout », selon un sondage réalisé en 2016 dans le cadre du rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) 1. Ces réponses ont le mérite d’être claires et devraient engager à développer les politiques publiques dans ce domaine.

Une enquête isolée n’a qu’une portée limitée. Au fond, les Français sont-ils de plus en plus racistes ou xénophobes, comme on le lit souvent ? Comme peuvent le laisser penser un certains nombres d’actes médiatisés et de discours sur les étrangers qui vivent en France. Mesurer l’évolution de ce type de phénomène n’est pas chose aisée, mais on dispose d’un certain nombre d’indicateurs, qui permettent d’y voir plus clair si on considère leur évolution dans le temps long.

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Tout d’abord, des faits. Le ministère de l’Intérieur – plus exactement le Service central de renseignement territorial – recense chaque année les crimes, délits ou contraventions de 5e classe à caractère raciste. Ceux-ci, relativement stables dans les années 1990, ont triplé au début des années 2000, de 500 à 1 500 par an, puis ont oscillé autour de ce niveau. S’il y a eu progression, elle date d’une quinzaine d’année. Comme pour les données sur l’insécurité en général, ces chiffres mesurent autant les évolutions du comportement des auteurs que celui des forces de sécurité et de la législation. « La définition légale des infractions s’est considérablement élargie ces dernières années : certains comportements auparavant tolérés sont aujourd’hui pénalisés, tandis que le législateur a augmenté le nombre d’hypothèses dans lesquelles le mobile raciste est pris en compte au titre de circonstance aggravante. De la même manière, l’allongement des délais de prescription de trois mois à un an en matière de délit de presse à caractère raciste a également pu influer sur le nombre d’infractions enregistrées. », note le CNCDH. Difficile donc de tirer de la hausse des faits une progression du racisme, ou en tous cas récemment : le chiffre de 2016 (1 100 actes recensés) est même inférieur à celui de 2002.

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Ensuite, les condamnations. Les données du ministère de la Justice font état d’une baisse depuis le milieu des années 2000. Elles avaient augmenté au début de cette décennie du fait d’un durcissement de la législation. Il ne s’agit là que des cas les plus graves et, là aussi, les chiffres varient en fonction de l’activité de l’institution. Pourtant, il semble difficile de présumer d’une clémence plus grande des juges dans les années récentes : on a de bonnes raisons de penser que le nombre de cas les plus graves n’augmente pas. Ce qui ne préjuge en rien de formes de racisme beaucoup plus banales et beaucoup plus répandues, qui échappent à tout enregistrement.

On peut enfin s’intéresser à ce qu’en dit la population. Si les sondages ponctuels et leur variation d’une année sur l’autre ont peu de valeur, les évolutions dans le temps sont riches d’enseignements. Ainsi, interrogés sur les « races humaines », la part de personnes qui estiment qu’il existe des races supérieures à d’autres est quasiment constante depuis 2002, autour de 10 %. La proportion de personnes qui pensent que « toutes les races se valent » baisse légèrement, au profit de ceux qui pensent que les races n’existent pas, part qui a doublé entre 2002 et 2016, de 16 % à 33 %. A la question « êtes-vous raciste vous-mêmes ? », la moitié de la population indique « pas du tout », proportion qui fluctue entre 40 et 50 % depuis le début des années 2000 et qui a augmenté de 2013 à 2016. La part de ceux qui répondent « un peu » ou « plutôt » raciste change très peu, autour de 25-30 % et il diminue depuis 2013. On peut balayer ces données d’un revers de main en se disant qu’il est facile de déclarer que l’on n’est pas raciste alors qu’on l’est en pratique. Ce n’est pas le niveau qui compte mais l’évolution qui a du sens. Alors que les discours de rejet des étrangers occupent de plus en plus l’espace médiatique, l’absence d’impact à ce niveau est étonnant : ils semble avoir peu de prise alors que l’on s’attendrait à ce que davantage d’individus l’expriment ouvertement.

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En revanche, on a enregistré une augmentation nette de la part des personnes qui estiment qu’il y a « trop d’immigrés en France » du milieu des années 1990 au milieu des années 2000, de 30 à 50 % selon les enquêtes comparables. Là aussi, le phénomène n’est pas récent, il date de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Depuis ce chiffre est resté stable si l’on en croit les données du Cevipof qui estime cette part autour de 65 % (on ne dispose pas d’une série continue sur l’ensemble de la période).

Pour aller plus loin, le sociologue Vincent Tiberj a mis au point un « indice longitudinal de tolérance ». Il s’agit d’un indicateur qui fait la synthèse d’un ensemble de questions autour du racisme ou du rejet de l’autre 2, dont six ont été posées sur une durée de 15 années. Globalement, l’indice oscille depuis le début des années 2000 autour de 60 %, alors qu’il était inférieur dans les années 1990. Depuis 2013, on enregistre une hausse de cet indice de tolérance.

Au bout du compte, rien ne semble indiquer qu’on assiste à une poussée continue du sentiment et des actes racistes ou xénophobes dans les années récentes. Si les valeurs se sont modifiées dans ce domaine, ce serait plutôt il y a une quinzaine d’années. Ces données sont discutables : les faits constatés et les condamnations dépendent de l’activité des services publics, les sondages de la subjectivité des personnes interrogées. Comme pour l’insécurité, il est toujours difficile de cerner les évolutions : quand une société est plus attentive à un phénomène social, elle fait apparaître au grand jour des actes qui hier étaient passés sous silence. En même temps, comme le souligne la CNCDH, une grande partie du phénomène reste non mesurée (ce qu’on appelle « le chiffre noir »).

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Des facteurs de sens contraires influencent l’expression ou nom du rejet des autres dans une société. Comme l’a noté de longue date Vincent Tiberj 3, l’élévation du niveau de diplôme et le renouvellement générationnel poussent plutôt à l’ouverture aux autres. La dégradation de la situation économique peut jouer en sens inverse, même si son impact n’est pas simple à mesurer. Le type de majorité politique a aussi un effet que les politologues qualifient de « thermostatique » : on déclare davantage de tolérance quand la droite gouverne et d’intolérance quand c’est le tour de la gauche, comme si les sondés voulaient éviter les excès dans un sens ou dans l’autre.

Les chercheurs mettent aussi en évidence un effet dit de « cadrage » : « Ce sont moins les événements en tant que tels qui peuvent influer sur les opinions des individus, que la manière dont ils sont « cadrés » par les élites politiques, sociales et médiatiques. Les responsabilités de ces dernières sont donc particulièrement importantes pour donner le ton, imposer un récit dominant », écrit par exemple la CNCDH dans son rapport. Comme pour la solidarité avec les plus pauvres, le discours politique, celui des journalistes ou des experts, donne en quelque sorte le « ton » du moment, qui va se traduire dans les enquêtes d’opinion, en influençant les plus hésitants. Il faut noter que les variations dont on parle dans les enquêtes sont rarement supérieures à 10 ou 15 points de pourcentage. A l’évidence, ce « cadrage » a joué pour la réponse « il y a trop d’immigrés ».

opiracesFinalement, le plus étonnant en matière de racisme et de xénophobie, c’est que l’ampleur de l’exposition médiatique d’un ensemble d’experts ou de partis politiques exprimant ouvertement un rejet des étrangers, le « cadrage » pour parler comme les chercheurs, n’ai pas davantage d’impact dans les réponses aux enquêtes. Celui-ci a pris partiellement prise depuis des années pour ce qui est des immigrés, mais semble en partie se heurter à une résistance pour ce qui est du racisme proprement dit 4.

On retrouve avec le racisme et la xénophobie les mêmes ressorts que pour l’expression de la solidarité vis-à-vis des plus pauvres. Les tensions que l’on peut observer naissent non pas d’une transformation des valeurs, mais du basculement d’une partie hésitante de la population, sous l’effet de discours qui cherchent à désigner une population comme responsable des difficultés sociales qui s’amplifient. Ce sont ces discours qui finissent par donner une forme de légitimité au racisme et à la xénophobie, qui à leur tour, comme pour la considération des plus pauvres, nourrissent les discours.

Trop ou juste assez d'immigrés : tout dépend de la question

L'évolution des réponses à une question compte bien davantage que leur niveau : la formulation des questions et le choix des réponses possibles influencent largement les sondés. A la question « pensez-vous qu'il y a trop d'immigrés en France ? », les réponses peuvent être très différentes. En témoigne un exercice très intéressant réalisé en 2000 par la CNCDH  5 qui a posé la même question avec deux modalités possibles de réponse. Dans un cas, à la question  « y a-t-il trop d'immigrés ? », on ne pouvait répondre que « trop » ou  « pas trop ». Dans l'autre cas on pouvait répondre « trop », « juste assez » ou « pas assez ». Dans le premier cas, 60 % de personnes estimaient qu'il y avait trop d'immigrés et 30 % pas trop, 10 % ne sachant pas. Dans le second, on obtenait 48 % de "trop" et 43 % de "juste assez", 8 % ne se prononçant pas. Bizarrement, c'est rarement le second type de question qui est utilisé à ce sujet.

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Notes:

  1. Voir « La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. », Rapport 2015 de la CNCDH, mai 2016, Documentation française.
  2. Comme par exemple « Les musulmans sont-ils des Français comme les autres ? », « L’immigration est-elle la principale cause de l’insécurité ? », etc.
  3. Voir par exemple : « La crispation hexagonale », Vincent Tiberj, Fondation Jean-Jaurès, 2008. »
  4. En prenant un peu de recul, pourrait d’ailleurs estimer qu’en être à s’interroger sur une telle question traduit l’état d’une société et de ses valeurs.
  5. Voir « La lutte contre le racisme et la xénophobie », CNCDH, rapport d'activité 2000, Documentation française, 2001.