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Abstention sous la Ve République : une hausse qui n’a rien d’inéluctable

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L’abstention a progressé de façon spectaculaire au premier tour des élections départementales et régionales du 20 juin 2021 pour atteindre 66 % : seul un électeur sur trois s’est déplacé contre un sur deux lors des derniers scrutins du même type. La participation diminue à ce type d’élections depuis les années 1990 aux régionales et 2010 pour les départementales. En 2021, l’épidémie de coronavirus a limité la communication électorale et conduit une partie de la population à rester chez elle. Le brouillage partisan a rendu complexe l’identification des candidats. Le couplage de deux élections simultanées n’a rien arrangé : les élections départementales ont été totalement ignorées des médias et incompréhensibles pour les électeurs. Sans parler de la distribution aléatoire des documents électoraux par des sociétés privées…

Quand on passe en revue la participation à l’ensemble des différents scrutins au suffrage universel de notre pays depuis le début de la Ve République, on obtient une image plus nuancée que celle qui est le plus souvent proposée. La participation est en baisse très nette aux élections législatives. Avec 51,3 %, l’abstention avait atteint un niveau record au premier tour du scrutin de 2017. Le parti arrivé en tête (La République En Marche) avait recueilli les votes de 13 % des inscrits, les anciens partis de gouvernement (PS et Les Républicains) atteignant 5 % et 7 %. Dans les années 1970, la participation à ce type de scrutin était supérieure à 80 %. L’abstention a ensuite progressé de façon régulière, pour dépasser la moitié des inscrits, niveau habituellement réservé aux élections cantonales ou régionales.

L’abstention progresse aussi aux élections locales. En mars 2020, dans un contexte très particulier d’épidémie, elle avait bondi aux municipales de près de 20 points, pour atteindre le niveau record de 55,36 % contre 36 % en 2014. Au début des années 1980, elle n’était que de 21 %. Les régionales de 2021 sont marquées par un record de 66 % d’abstention, mais celle-ci progresse au fil des scrutins depuis plusieurs années. Enfin, les élections départementales ont toujours connu une forte abstention. Depuis 2011, celle-ci est particulièrement élevée, mais elle atteignait déjà 51 % en 1988.

De son côté, l’élection présidentielle échappe à la désaffection. En 2002, l’abstention s’était située à un niveau élevé (28,4 %), mais en 2007 elle avait atteint l’un des niveaux les plus faibles de toute la Ve République (16,2 %). En 2017, elle s’est placée à un niveau intermédiaire (21,3 %), dans la moyenne des précédents scrutins, sous son niveau de 1969. La tendance à la progression de l’abstention enregistrée aux élections européennes depuis 1979 semble enrayée. Certes, elle reste très élevée, autour de 50 % (mai 2019), mais ce niveau est en baisse de sept points par rapport à 2014 et de dix points par rapport à 2009.

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Les facteurs en jeu

Plusieurs facteurs expliquent ces évolutions. Les Français s’abstiennent peu pour l’élection présidentielle, celle qui compte en France et qui est ultra-médiatisée. Quand l’enjeu politique est fort, la mobilisation reste massive. Si l’on pouvait retirer des 23 % qui n’ont pas voté au premier tour de la présidentielle de 2017 tous ceux qui en ont été empêchés involontairement (maladie, problème administratif, déménagement, électeurs très âgés, etc.), l’abstention « choisie » serait alors particulièrement faible. Les législatives sont devenues un scrutin de second rang. Elles suivent l’élection du président de la République tous les cinq ans et forment une chambre d’enregistrement du choix effectué quelques semaines auparavant. L’Assemblée nationale valide des lois proposées par un gouvernement en réalité dirigé par le président. L’abstention à ce scrutin reflète la présidentialisation de notre régime politique.

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D’autres facteurs interviennent. Du côté de l’offre politique, les programmes des partis traditionnels majoritaires se sont rapprochés depuis les années 1980. Que l’on pense qu’il s’agisse de « réalisme » ou de « renoncement », l’importance de l’alternance devient moins évidente, ce qui réduit l’enjeu du vote. Cela a pu faire baisser la participation et favoriser la montée des partis extrêmes, qui ont à leur tour réintroduit une dose d’enjeu politique. Les recompositions politiques en cours entraînées par l’arrivée de La République En Marche et le déclin des deux piliers majoritaires que sont Les Républicains et le Parti socialiste ajoutent de la confusion dans l’esprit des électeurs.

Les difficultés économiques et sociales pèsent : les années 1980 ont été marquées par une forte hausse du chômage, demeuré à un haut niveau depuis. Une partie de la population, souvent la moins diplômée, a le sentiment que son vote n’aura pas d’effet sur sa situation et que les élus ne s’intéressent pas à son sort. Ne pas voter constitue alors une forme de protestation. Ainsi, 25 % des non-diplômés se sont abstenus à tous les scrutins de 2017 (présidentielle et législatives) contre 8,2 % des détenteurs d’un diplôme supérieur au bac, selon l’Insee. 87 % des retraités et 69 % des cadres supérieurs ont voté au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, contre 61 % des ouvriers et des employés, selon un sondage Ipsos.

Enfin, le traitement médiatique de la vie politique – particulièrement lors des campagnes électorales – n’engage pas à aller voter. Il met en scène une compétition à travers les conflits internes aux partis, les stratégies d’alliance et la diffusion des enquêtes d’opinion. Les enjeux de fond se résument à un ou deux thèmes médiatiques résultant des enquêtes d’opinion. L’élection elle-même est présentée comme une course hippique, rythmée par une frénésie des sondages qui à chaque soir du vote se révèlent faux. La politique devient un « show », ce qui aboutit à une prise de distance. Seule l’élection présidentielle intéresse les journalistes qui, à peine le scrutin passé, ont le regard tourné vers le suivant et commencent à sonder les candidats potentiels.

Le lien à la mobilisation politique n’est en rien rompu en France. Les électeurs continuent de voter aux élections à enjeu comme la présidentielle. Par ailleurs, les enquêtes sur les valeurs montrent depuis longtemps que les citoyens utilisent de plus en plus d’autres formes de mobilisation : pétitions, manifestations, boycotts 1. La question fondamentale est celle du décalage entre l’offre politique (les programmes, les candidats) et la demande, notamment des catégories populaires qui représentent la moitié des électeurs.

Notes:

  1. Voir par exemple « Participation électorale, participation critique et démocratie participative », Raul Magnin Berton, in La France à travers ses valeurs, sous la dir. de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia, Armand Colin, 2009.
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