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« Trop d’immigrés » ? Les Français beaucoup plus partagés qu’on ne le dit

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Les Français sont-ils hostiles aux immigrés ? L’affaire est beaucoup moins évidente que ce qui ressort des commentaires rapides des sondages. L’argumentation repose sur la réponse à la question « estimez-vous qu’il y a trop d’immigrés en France ? ». En 2018, l’affirmation sépare la population en deux, la moitié étant d’accord, l’autre moitié pas d’accord, selon l’enquête TNS-Sofres 1 menée en 2018. Non seulement ce chiffre ne veut pas dire grand-chose, mais la part de ceux qui estiment que les immigrés sont trop nombreux diminue. Décryptage.

Les niveaux absolus des sondages n’ont pas grande valeur. C’est encore pire dans le cas qui nous intéresse. La part de ceux qui pensent qu’il y a « trop » d’immigrés en France regroupe 23 % de Français « tout à fait » d’accord et 27 % de « plutôt » d’accord. Ces deux opinions qui n’ont pas grand-chose à voir. Le « plutôt » est une réponse très vague. On peut penser que les immigrés sont « plutôt » trop nombreux dans certains quartiers sans pour autant être opposé à leur présence. La concentration des populations étrangères est réelle en France, ce qui rend plus complexe l’intégration. Ce « plutôt » peut aussi signifier qu’on aimerait que les pouvoirs publics prennent davantage en considération les difficultés sociales auxquelles on est soi-même confronté dans une période difficile.

La formulation de la question induit une part élevée de « trop ». La question n’est pas « estimez-vous que la présence des immigrés est : « trop élevée », « normale », ou « insuffisante ? ». Formulée d’une autre manière, elle aurait apporté des résultats plus nuancés… Un exercice réalisé en 2000 par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) a donné des résultats édifiants. L’organisme a posé la même question avec deux modalités de réponse. Dans un cas, à la question « y a-t-il trop d’immigrés ? », on ne pouvait répondre que « trop » ou « pas trop ». Dans l’autre cas, on pouvait répondre « trop », « juste assez » ou « pas assez ». Dans le premier cas, 60 % de personnes estimaient qu’il y avait « trop » d’immigrés et 30 % « pas trop », 10 % ne sachant pas. Dans le second, on obtenait 48 % de « trop » et 43 % de « juste assez », 1 % de « pas assez », 8 % ne se prononçant pas.

Le débat du moment influence les résultats. En fonction de l’intérêt de la presse pour la question, des déclarations des uns et des autres, les sondés vont se positionner différemment. Le record a été battu en 2013 : 19 points séparent alors l’enquête de la CNCDH selon laquelle 75 % sont « tout à fait » ou « plutôt » d’accord sur « il y a trop d’immigrés en France », et celle de la Sofres (54 %). Comprend qui peut 2.

Deux conclusions s’imposent. D’une, la part de la population qui est « tout à fait » d’accord est plus significative pour évaluer le poids de ceux qui pensent vraiment qu’il y a « trop d’immigrés ». De deux, seules les évolutions ont du sens. Non pas les évolutions sur deux ou trois années, qui mesurent les soubresauts du débat médiatique, mais le temps long.

Surprise ! de moins en moins de Français pensent qu’il y a trop d’immigrés

Les évolutions structurelles intéressent assez peu les sondeurs mais on dispose heureusement sur le sujet d’une enquête régulière, réalisée par la Sofres depuis 2000, le baromètre du Front national, où cette question est posée. Et là, les réponses n’ont rien à voir avec le discours ambiant. Surprise : mis bout à bout, les sondages de la Sofres font apparaître une baisse de la part des Français qui sont « plutôt » ou « tout à fait d’accord » avec l’affirmation « il y a trop d’immigrés » ! Nous sommes passés de 60 % au début des années 2000 à 50 % en 2018. Des enquêtes encore plus anciennes situaient même le niveau à 65 % en 1989 et à 74 % en 1995… La part de « tout à fait » d’accord est descendue de 30 % à 23 %.

 

Pour les dix dernières années, on dispose de deux enquêtes supplémentaires. Nos trois enquêtes font apparaître une stabilité, mais à un niveau supérieur pour celle du Cevipof (60 % de « tout à fait » ou « plutôt d’accord ») et celle de la CNCDH montre une forte progression entre 2009 et 2013, suivie d’une baisse encore plus forte… Toutes indiquent une diminution plus ou moins forte dans les années récentes (à partir de 2014) de la part de la population hostile à la présence d’immigrés. Les attentats n’y ont rien changé. Les crises migratoires autour de la Méditerranée semblent davantage provoquer de la compassion que de tensions dans l’opinion.

Plusieurs autres enquêtes montrent que si l’on va au-delà des sondages du moment, en terme de valeurs, les Français sont beaucoup plus tolérants vis-à-vis des personnes d’origine étrangère qu’on ne le dit et cette tolérance s’accroît (voir notre article). La part des personnes plutôt ou tout à fait d’accord à la question « l’immigration est une source d’enrichissement culturel » est passée de 50 % au milieu des années 1990 à 70 % depuis 2016, selon les données de la CNCDH qui note une progression de son indice de tolérance, qui agrège plusieurs questions relatives aux personnes d’origine étrangère.

De nombreuses raisons expliquent l’emballement médiatique autour de la question migratoire, exactement comme cela avait été le cas au début des années 2000 avec l’insécurité. En période de chômage, l’insertion professionnelle des moins qualifiés (nombreux parmi les personnes d’origine étrangère) est plus difficile, d’autant plus quand elles sont concentrées sur un espace réduit du territoire. La montée en puissance de Daech et les attentats ont peu joué sur l’opinion, mais ont alimenté la chronique. Des facteurs politiques interviennent : face à des difficultés sociales, les immigrés jouent le rôle de boucs émissaires faciles.

Quand cet emballement cessera-t-il ? Va-t-il se passer la même chose qu’avec l’insécurité dont plus personne ne parle aujourd’hui ? Le succès footballistique d’une équipe composée aux trois quarts de joueurs d’origine immigrée peut-il peser, comme il y a 20 ans ? A l’époque, c’est surtout la forte croissance et la baisse du chômage qui avaient joué. La reprise actuelle reste très lente. Beaucoup dépendra de la capacité des élus et des voix qui portent dans notre pays à se faire entendre. Un nombre croissant d’entre eux, à l’instar de Florent Boudié, député La République en marche, se rendent compte qu’une partie des élus jouent avec le feu : « trop de responsables politiques n’ont pas su résister à la tentation pavlovienne d’hystériser la question migratoire », indique-t-il (Le Monde, 27 juin 2018) 3. Sera-t-il entendu ? C’est bien l’hystérie médiatique actuelle et non la question de l’intégration des immigrés qui risque fort de porter au pouvoir des partis xénophobes comme c’est désormais le cas dans de nombreux pays d’Europe.

Notes:

  1. Baromètre du Front national, réalisé chaque année.
  2. Les sondages réalisés par internet, par téléphone ou par entretien livrent aussi des réponses très différentes…
  3. Voir « La France a un sérieux problème avec la rétention des enfants étrangers », Florent Boudié, Le Monde, 26 juin 2018.