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Plus d’un million de pauvres oubliés des statistiques nationales de l’Insee

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La France compte cinq millions de pauvres. Mais ce chiffre ne comptabilise pas une grande partie de la population la plus démunie, probablement supérieure à un million de personnes.

Les pauvres parmi les pauvres

Les données sur la pauvreté ne prennent pas en compte les plus pauvres, éloignés de tout système d’enregistrement statistique. Établies à partir de données fiscales, les données officielles ne peuvent pas, de fait, comptabiliser les personnes qui vivent dans la plus grande misère, dans des bidonvilles, des squats ou dans la rue. Dans ce domaine, on est dans le plus grand flou et cela ne semble pas préoccuper outre mesure le service public de la statistique. La dernière enquête en date sur les sans domicile date de 2011. À l’époque, l’Insee chiffrait à 140 000 le nombre de personnes qui n’avaient pas de domicile. Dans une note plus récente, le ministère des Solidarités chiffre à 132 000 le nombre de personnes accueillies dans des établissements d’hébergement pour personnes en difficulté 1. Pour palier le manque de données, les villes prennent le relais. En 2019, Toulouse et Grenoble ont compté respectivement 700 et 350 personnes à la rue en 2019, et  4 100 et 1 700 en hébergement d’urgence. En 2020, Paris a recensé 3 500 personnes à la rue et 21 500 en hébergement d’urgence.

Par ailleurs, la Fondation Abbé Pierre chiffre à 91 000 les personnes vivant dans des habitations de fortune, un chiffre qui peut se recouper avec les précédents. Selon l’organisation, on compte aussi 208 000 « gens du voyage » qui subissent de mauvaises conditions d’habitat, dont une partie est comptabilisée dans les données annuelles de l’Insee si elle paie des impôts. Enfin, une partie des étrangers sans papiers, les plus récemment arrivés, échappent aussi aux données.

Les personnes qui vivent du soutien familial

Une partie de la population dispose de faibles revenus mais dépasse le seuil de pauvreté en raison de la prise en compte de l’ensemble des ressources du ménage. Ces personnes ne vivent pas dans la pauvreté au quotidien, mais elles seraient dans cette situation sans l’apport d’un revenu tiers. C’est le cas notamment de la plupart des femmes inactives dont le conjoint dispose d’un revenu suffisant pour que l’ensemble du ménage se situe au-dessus du seuil de pauvreté, mais qui, par elles-mêmes, n’ont aucune ressource. Il faut y ajouter toute une partie de jeunes adultes qui connaissent des difficultés d’insertion sur le marché du travail et sont contraints de rester ou de revenir vivre chez leurs parents. La solidarité au sein du couple, de la famille ou des amis fait qu’une partie de la population dispose d’un niveau de vie supérieur au seuil de pauvreté uniquement parce que l’on prend en compte le revenu de ceux qui l’aident. Pris individuellement, ces adultes entreraient dans les chiffres de la pauvreté même s’ils vivent dans un ménage qui globalement n’est pas pauvre.

Ceux qui sont hébergés en collectivité

Tous ceux qui vivent durablement en collectivité ne sont pas davantage comptabilisés par l’Insee qui ne prend en compte que les ménages individuels. En France, 1,34 million de personnes sont dans ce cas (données 2016), selon l’Insee. Un million de personnes âgées vivent en maison de retraite : toutes ne sont pas pauvres, mais combien disposent de plus de 900 euros par mois, le seuil de pauvreté à 50 % ? Il faut y ajouter notamment les immigrés qui vivent dans des foyers de travailleurs, les détenus (70 000 personnes), en passant par les établissements sanitaires de long séjour (pour les personnes lourdement handicapées notamment) où les résidents doivent être rares à disposer de revenus supérieurs au seuil de pauvreté… La société Adoma 2, qui a remplacé la Sonacotra, loge à elle seule plus 60 000 personnes, dont une grande majorité de travailleurs immigrés âgés aux très faibles ressources même si tous ne sont pas pauvres.

Les ménages étudiants

Les étudiants qui vivent dans un logement indépendant sont aussi écartés de l’enquête de l’Insee sur les revenus. Ils représentent 578 000 ménages en 2017, selon le recensement de l’Insee. Cette population hétéroclite mélange de jeunes étudiants qui « galèrent », qui doivent travailler quelques heures en complément de leurs études, et d’autres aux conditions de vie nettement plus favorables du fait du soutien financier de leurs parents. S’il était possible de faire la part des choses en connaissant mieux l’aide apportée par les parents, il est très probable que les premiers de ces jeunes compteraient parmi les pauvres. Il faut ajouter qu’il s’agit bien de ménage, donc une unité de logement qui peut comprendre plusieurs étudiants, ou un étudiant et son enfant par exemple.

Les habitants des départements d’outre-mer

L’enquête de l’Insee ne porte que sur la France métropolitaine. Les taux de pauvreté dans les départements d’outre-mer et à Mayotte sont considérables. On ne dispose que des données pour le seuil à 60 %, mais ces taux vont de 33 % en Martinique à 77 % à Mayotte. Selon nos estimations, cela représente 950 000 personnes pauvres. Au seuil à 50 %, cela représente environ 500 000 personnes non comptabilisées. Il faudrait y ajouter la population de ces départements qui échappe à toute statistique. On sait qu’une part non négligeable des habitants de ces territoires vit dans des situations sociales très difficiles.

Des visages très différents

SDF, personnes âgées, femmes inactives, travailleurs immigrés en foyer, détenus, étudiants, habitants de l’outre-mer… La France invisible 3 des statistiques de la pauvreté a des visages très différents. Nos estimations ne permettent pas d’opérer un chiffrage précis faute de détail et notamment de pouvoir éviter de compter deux fois les mêmes personnes. Ceci dit, le nombre de pauvres est supérieur d’au moins un million par rapport aux données officielles de la pauvreté.

Méfions-nous de tout simplisme. En Europe, on mesure la pauvreté de façon relative au niveau de vie médian de la population. Prendre en compte ces « invisibles » ferait baisser le niveau de vie médian de l’ensemble de la population et aurait pour effet… de réduire le seuil de pauvreté. Par ailleurs, cela augmenterait la population totale prise en compte et donc pas forcément le taux de pauvreté. Par construction, la statistique appréhende mal les populations qui ne vivent pas dans des logements classiques. Il n’y a pas une pauvreté « cachée » par les services statistiques officiels. On peut malgré tout constater qu’aucun chercheur ou aucun organisme statistique ne s’est penché sur la question, au moins dans les années récentes, et que les efforts dans ce domaine ne sont pas considérables sauf ce qui se fait dans les grandes villes pour évaluer le nombre de sans domicile.

Plutôt que d’exagérer la pauvreté en France en élargissant la définition par le haut, comme c’est souvent le cas, il serait préférable de mieux connaître ceux qui ne rentrent pas dans les « cases » statistiques habituelles de la pauvreté et qui pourtant ne se résument pas à une poignée de marginaux. L’invisibilité statistique peut conduire à une invisibilité sociale tout court. La pauvreté dans les maisons de retraite ou la pauvreté en « dépendance » (pour ceux qui dépendent du revenu d’une tierce personne) mériteraient en particulier d’être mieux étudiées. L’Insee a publié cette année des éléments sur la pauvreté dans les départements d’outre-mer, ces territoires devraient dorénavant être intégrés dans les données nationales.

 

Notes:

  1. « Hébergement des personnes en difficulté sociale : 140 000 places fin 2016, en forte progression par rapport à 2012 », Études et Résultats n°1102, ministère des Solidarités, février 2019.
  2. Société créée au milieu des années 1950 pour améliorer le logement des travailleurs immigrés.
  3.  Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Stéphane Beaud, Joël Confavreux et Jade Lindgaard publié en 2006 aux éditions La Découverte.
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