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Ces pauvres qu’on ne compte pas

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On comptabilise officiellement entre 5 et 8,8 millions de personnes pauvres selon le seuil utilisé. Mais ces données de l’Insee demeurent incomplètes. Elles portent sur les personnes qui occupent un logement et n’intègrent pas – par définition – l’immense majorité de ceux qui errent entre les squats, les bidonvilles ou la rue. Une partie des étrangers sans-papiers, notamment les demandeurs d’asile, échappent au dispositif statistique. Les « gens du voyage » sont eux-aussi mal recensés par ce type d’enquête.

Ce n’est pas tout. Les données de l’Insee proviennent des déclarations d’impôts. Une partie de la population dispose de très faibles revenus mais dépasse le seuil de pauvreté en raison de la prise en compte de l’ensemble des ressources du ménage. Ces personnes ne vivent pas dans la pauvreté mais le serait sans l’apport d’un revenu tiers. C’est le cas des femmes inactives dont le conjoint dispose d’un revenu suffisant pour que l’ensemble du ménage se situe au-dessus du seuil de pauvreté (1 500 euros après impôts et prestations sociales pour un couple par exemple), mais qui, par elles-mêmes, n’ont pas de ressources.

Tous ceux qui vivent durablement en collectivité ne sont pas davantage comptabilisés. En France, 1,6 million de personnes sont dans ce cas (données 2009), selon l’Insee. Dans les foyers de travailleurs immigrés, les prisons, en passant par les établissements sanitaires de long séjour ou les maisons de retraite, vivent des centaines de milliers de personnes pauvres qui ne figurent pas dans la statistique des revenus. Les ménages où la personne de référence est étudiante sont aussi écartés de l’enquête. La France compte deux millions d’étudiants, dont beaucoup sont rattachés à leurs parents d’un point de vue fiscal, mais on ne connaît pas le nombre de ceux qui sont autonomes et dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté. Une enquête spécifique a été menée sur les ressources des jeunes adultes en 2014 par l’Insee et elle devrait apporter une réponse à cette question.

La « France invisible » 1 des statistiques de la pauvreté prend donc des visages très différents. Le nombre de pauvres est très probablement supérieur d’un ou deux millions aux données officielles. Encore faut-il se méfier de tout simplisme. Le seul fait de changer de seuil de pauvreté a beaucoup plus d’impact sur le nombre global de pauvres : le seuil de 60 % du niveau de vie médian aboutit à 8,8 millions de pauvres, celui de 50 % à 5 millions 2. Par construction, la statistique appréhende mal les populations qui vivent en marge de la société, que l’on peut aussi connaître à travers des travaux de recherche spécifiques. Le nombre de pauvres lui-même dépend surtout du type de seuil de pauvreté adopté. Bref : il s’agit surtout de prendre conscience de l’existence de populations très différentes mais aux revenus très faibles qui ne rentrent pas dans les « cases » habituelles de la pauvreté. Son invisibilité statistique peut conduire à une invisibilité sociale tout court.

Comment évolue le nombre de ces « invisibles » ? Celui des personnes sans domicile personnel progresse, on assiste à un afflux de réfugiés du Moyen-Orient, le taux d’activité des hommes et des femmes baisse et celui des étudiants augmente : tout semble indiquer qu’un nombre croissant de personnes aux niveaux de vie très faibles échappent aux statistiques. Ce qui conduit à minimiser la progression de la pauvreté dans notre pays.

Notes:

  1. Pour reprendre l’expression de Stéphane Beaud, Joël Confavreux et Jade Lindgaard dans un ouvrage publié en 2006 aux éditions La Découverte.
  2. La mesure de l’impact sur la pauvreté des populations non comptées est d’autant plus complexe à définir que comptabiliser ces personnes aurait aussi pour effet de faire baisser le niveau de vie médian…. et donc le seuil de pauvreté calculé en proportion de ce niveau de vie médian.