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Qui renonce à se soigner faute d’argent en France ?

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10 %, 21 % ou 36 % ? Suivant la façon de poser la question, la part des Français qui disent renoncer à se soigner faute d’argent varie du simple au triple. Pour tenter d’y voir plus clair, le ministère des Affaires sociales 1 a interrogé quatre échantillons représentatifs de quatre manières différentes. Et obtenu quatre réponses distinctes. Conclusion : il vaudrait mieux ne pas utiliser les données brutes.

Aujourd’hui, deux études mesurent le renoncement aux soins en France. La première est l’enquête annuelle de l’Insee dite « Statistiques sur les ressources et conditions de vie » 2. Les derniers chiffres publiés par l’Insee en juillet 2014 datent de 2007, mais l’on connaît les données 2011 (publiées par le Haut conseil pour l’avenir de l’assurance maladie) : 5 % des Français auraient renoncé « à voir un médecin pour des examens ou des soins médicaux dont ils avaient besoin » au cours des 12 derniers mois. Il faut ajouter ceux qui renoncent à des soins dentaires, là aussi environ 5 % selon des données de 2013 (citées par le ministère des Affaires sociales). Ce qui nous amène à un total d’environ 10 % (médecin et examens + soins dentaires). Une seconde enquête mesure la même chose : l’enquête Santé et protection sociale, menée tous les deux ans par l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes). Elle aboutit à un taux global de renoncement de 26 % (données 2012).

Entre 10 % et 26 % la fourchette est large. Le ministère des Affaires sociales a étudié l’effet des questions avec deux variantes. Dans une première, soit la question posée est générale « avez-vous renoncé à vous soigner », puis dans un second temps seulement on interroge la personnes sur la raison du renoncement (financière ou autre), soit la question porte d’emblée sur le renoncement pour raison financière. Dans une seconde variante, soit l’on précise d’emblée le type de soins (dentaire, généraliste, lunettes, etc.), soit on ne les précise qu’à ceux qui disent avoir renoncé. A partir de ces deux variantes, on obtient quatre formulations de questions possibles.

Selon les questions, le taux de renoncement varie 21 % à 36 % (pour l’année 2013). Moins on est précis, plus le niveau est faible. Si l’on ne précise pas la raison principale et le type de soins dès la première question, on obtient 21 %. Si on indique d’emblée “avec vous renoncé pour raison financière” et qu’on affiche les types de soins, on aboutit à 36 % de renoncement. Les auteurs de l’étude estiment qu’« il semblerait légitime de ne pas utiliser un indicateur, le taux de renoncement pour des raisons financières, dont la sensibilité au mode de collecte est si fort ». Alors que cette question « revêt des enjeux majeurs pour la recherche et les politiques publiques ». Comprenez : le taux de renoncement lui-même n’a pas grande valeur tant il varie en fonction des questions.

Un travail très original

Technique ? En réalité, ce travail rare en France est très original et il amène un grand nombre de questions. Tout d’abord sur les sondages. Les travaux de l’Insee et de l’Irdes comme du ministère des Affaires sociales sont réalisés avec le plus grand sérieux, sur des échantillons larges : 12 000 ménages sont par exemple interrogés par l’Insee. Les enquêtes d’opinion sur 1000 personnes ou parfois moins réalisées par les instituts privés font l’objet de beaucoup moins de soins, et le commanditaire (celui qui paie) a aussi son mot à dire sur la façon de poser la question. La plupart des sondages n’ont aucun intérêt pour comprendre la société et il alimentent pourtant en permanence le débat public.

Bien entendu, la façon de poser les questions joue aussi pour un certain nombre de travaux réalisés par l’institution publique, comme les enquêtes dites de « victimation » où la population est interrogée sur l’insécurité ou l’espérance de vie en “bonne santé” (estimée par les personnes concernées). Pourtant, les travaux sur la formulation des questionnaires restent peu nombreux en France 3.

Reste le renoncement aux soins lui-même. Globalement, le taux évolue assez peu d’après les données de l’Irdes, même si la mise en place de la Couverture maladie universelle complémentaire a eu un effet sur les plus pauvres. Reste que même en utilisant le taux le plus faible dont on dispose, six millions de personnes manquent d’argent pour se soigner, ce qui demeure énorme dans une société parmi les plus riches au monde. Comme l’indiquent les auteurs de l’étude du ministère des Affaires sociales, si le niveau global a peu de sens, les écarts entre milieux sociaux demeurent les mêmes quelles que soit la formulation de la question. Les plus démunis (faible niveau de vie, faible diplôme, milieu ouvrier) et les femmes sont largement sur-représentés. Selon l’enquête menée par l’Irdes, les cadres renoncent deux fois moins souvent à des soins dentaires que les ouvriers non-qualifiés pour des raisons financières. Ce type de soins représenterait près de la moitié des cas de renoncement. A l’évidence, la faiblesse des remboursements dans ce domaine et plus largement pour les soins les plus coûteux pose un problème sanitaire et les mesures prises (comme la couverture maladie universelle complémentaire) ne sont pas à la hauteur.

Notes:

  1. Renoncement aux soins pour raisons financières“, Dossiers Solidarité et Santé, n°66, juillet 2015.
  2. Une mine dont seule une partie des résultats sont publiés.
  3. Pour aller plus loin sur la formulation des questions lire « Le questionnaire. L’enquête et ses méthodes », François de Singly, Armand Collin, coll 128, 3ed 2012.