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Les Français ne croient pas à l’assistanat

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Les Français ne sont en rien convaincus que les pauvres sont des « assistés ». 54 % de la population estime que les pouvoirs publics n’en font pas assez pour les plus démunis, 34 %  « ce qu’ils doivent » et 9 % trouvent que l’on en fait trop, selon le ministère des Solidarités.

Deux enquêtes d’opinion sérieuses, répétées d’année en année depuis plus de quinze ans par le ministère des Solidarités 1 et mais aussi le Crédoc depuis 40 ans 2 montrent que la population soutient massivement les plus démunis. Les Français n’ont en rien succombé à la « pauvrophobie », terme parfois employé pour décrire les comportements contre les plus pauvres.

A la question « quelles sont les raisons qui, selon vous, peuvent expliquer que des personnes se trouvent en situation de pauvreté ? », la réponse (plusieurs sont possibles) qui arrive en tête est « parce qu’ils manquent de qualifications » pour 70 % des personnes interrogées en 2018, niveau qui a peu varié depuis 2000. Arrive ensuite, « Il n’y a plus assez de travail pour tout le monde » pour 59 % de la population en baisse très nette depuis 2016, reflet logique de la baisse récente du chômage. Pour 56 %, c’est « la faute à pas de chance », là aussi quasiment au même niveau qu’en 2000. Coté assistanat, ceux qui pensent que les pauvres ne veulent pas travailler sont 50 %, un chiffre qui évolue peu sauf en 2014 où il a augmenté de 7 points, pour retrouver en 2015 son niveau déjà atteint en 2007.

Le Crédoc pose une question semblable, mais où seules deux réponses sont possibles, ce qui impose de choisir son camp : pensez-vous que les personnes sont en situation de pauvreté « parce qu’elles n’ont pas fait assez d’efforts » ou « parce qu’elles n’ont pas eu de chance ». Massivement, c’est la faute à pas de chance qui domine avec 59 %, contre 37 % pour le manque d’efforts (données 2018). Là aussi les réponses demeurent, au fond, relativement stables dans le temps si on prend un minimum de recul. La part de ceux qui pensent que les pauvres ne font pas assez d’efforts a baissé de 36 % à 28 % entre 2005 et 2011, elle est ensuite remontée à 37 % en 2014.

Le Crédoc pose par ailleurs la question spécifique de l’effet du RSA : pensez-vous qu’il « donne un coup de pouce pour s’en sortir » ou qu’il « risque d’inciter les gens à ne pas chercher de travail » ? A cette question, les avis sont bien plus partagés : 53 % pour la désincitation, 47 % pour le coup de pouce, toujours en 2018. L’évolution dans le temps n’est pas facile à recomposer du fait d’une rupture de série en 2015, mais la part des partisans du coup de pouce a surtout diminué dans les années 1990, avec la montée en puissance de ce qui était alors le RMI. Depuis les variations restent assez faibles. Il faut remarquer que la formulation de la question reste vague : il s’agit de savoir si le RSA « risque d’inciter » et non s’il « incite », avec là aussi un choix binaire, comme pour la question précédente. On peut très bien penser que le RSA « risque » d’inciter à ne pas travailler mais que ce n’est massivement pas le cas. Reste que l’on voit bien que quand on nomme un dispositif précis comme le RSA, les réactions ne sont pas les mêmes que pour la pauvreté en général.

Selon l’enquête du ministère des Solidarités, 61 % des Français pensent qu’il faut augmenter le RSA, 20 % le laisser à ce niveau et 14 % le diminuer. La part de ceux qui veulent l’augmenter a diminué au tournant des années 2010 avec un fléchissement en 2014, mais elle est rapidement remontée ensuite. Concrètement, cela signifie qu’en dépit d’effets qui peuvent être jugés négatifs, les Français estiment qu’il faudrait en faire davantage pour les moins favorisés.

En aucun cas les enquêtes ne laissent entrevoir une opinion convertie aux arguments selon lesquels les prestations sociales entraîneraient une « désincitation » au travail et au développement de l’assistanat, même si au sujet du RSA les réponses sont plus partagées. La « fatigue de la compassion » – sorte de lassitude des Français face au système de redistribution – reste très minoritaire. Sur une courte période, de trois ou quatre ans, les enquêtes traduisent le déplacement d’un dixième de point d’indécis si on les contraint à choisir un camp. Comme le souligne le politologue Vincent Tiberj, spécialiste de l’analyse des valeurs. Les répondants aux sondages semblent signaler à l’exécutif en place d’être prudent : sous la droite, le citoyen insiste sur « la faute à pas de chance », sous la gauche il signale le « manque d’efforts » de certains. Comme pour vouloir ajuster les politiques publiques. Ces déplacements ne traduisent pas grand-chose des valeurs.

Entre 2013 et 2016, un autre phénomène a joué. Les thèmes du ras-le-bol fiscal puis de l’assistanat se sont développés dans le discours politique à droite mais aussi à gauche dont ce n’était pas l’habitude auparavant. Devant une crise sociale et économique sans précédent, la tentation est grande de désigner des bouc émissaires. Les discours publics, relayés, alimentent les sondages qui nourrissent à leur tour les discours politiques et médiatiques du moment, de façon conjoncturelle. Le cercle médiatique est bouclé. Il est intéressant de signaler que la remontée des valeurs de solidarité dans les années récentes n’a pas été médiatisée, contrairement à la soi-disant « fatigue » de la compassion hier.

Les enquêtes d’opinion méritent mieux que l’usage qu’on en fait aujourd’hui, pour autant qu’on les manie avec distance et précaution en observant des évolutions de longue période. L’étude sur longue période de l’opinion vis-à-vis des plus pauvres rejoint les conclusions des travaux plus larges de Vincent Tiberj sur les valeurs, en particulier l’immigration et l’homosexualité : « Le public français n’a jamais été aussi ouvert et tolérant », écrit-il et « Il n’en demeure pas moins que le contexte est déterminant dans les évolutions normatives des électeurs » 3.

Finalement, les enseignements des enquêtes vont dans le bon sens pour les plus démunis, dont le sort est bien mieux compris par l’immense majorité de la population qu’on ne le dit. C’est sans doute pour cela que le président de la République a fait un « plat médiatique » en indiquant que l’on dépense un « pognon de dingue » pour les pauvres. A rebours de ce que pense l’immense majorité. Ceux qui continuent à cibler les « assistés » à longueur de discours n’en retirent pas forcément un avantage aussi important comme ils le croient.

Que valent les sondages ? Les données des sondages ne valent que pour ce qu’elles sont : une interrogation non préparée avec des réponses vite données, non construites. C'est-à-dire peu de chose (lire notre article). Le contexte médiatique du moment de l’enquête influence ces réponses. Elles ne traduisent pas nécessairement les appréciations de fond que l’on pourrait par exemple obtenir avec des entretiens longs sur un seul sujet ou les enquêtes sur le temps long comme le fond le ministère des Solidarité et le Crédoc.

La forme des questions, le type de réponse proposé, l’absence de non-réponse possible, la rapidité avec laquelle sont passés les questionnaires posent de nombreux problèmes, sans même parler de la représentativité de l’échantillon. Les faibles variations sur des temps courts (2 ou 3 ans) et de faible amplitude n’ont pas de pertinence statistique. Le problème n’est pas tant le sondage en lui-même que les conclusions qu’on en tire. Une grande partie des journalistes utilisent les sondages ponctuels tout en sachant qu'ils n'ont que très peu de valeur. Mais le chiffre fait illusion.

Notes:

  1. Son baromètre des solidarités annuel mené depuis 2000.
  2. Enquête « Conditions de vie et aspirations ». Une partie des données de cet article sont tirées de  « Sandra Hoibian et al., Liberté, égalité, individualité », Note de conjoncture sociétale, avril 2019. Disponible sur souscription
  3. « Valeurs : les leçons du long terme », Vincent Tiberj, in « Droitisation en Europe. Enquête sur une tendance controversée », Fondation Jean-Jaurès, mars 2014.