Le Compas comparateurterritoires.fr Futuribles

Qui souffre d’isolement en France ?

Imprimer

14 % des Français de 15 ans et plus – soit 7 millions de personnes – sont en situation d’isolement relationnel, selon une enquête réalisée par le Crédoc pour la Fondation de France 1. L’organisme considère comme « isolée » une personne qui a au maximum « quelques contacts dans l’année » en face à face avec un membre de sa famille, un ami, un collègue, un membre d’association ou d’un autre groupe. Les personnes qui vivent au sein du même foyer ne sont pas prises en compte : on mesure ici l’isolement vis-à-vis de l’extérieur 2. Selon l’étude, 6 % des 15 ans et plus ne voient jamais d’amis et 9 % seulement très occasionnellement 3. Le même pourcentage de la population ne rencontre jamais de membre de leur famille et 10 % rarement. La moité des 15 ans et plus ont très peu d’échanges avec leurs voisins et un quart ne fréquentent pas de collègues de travail.

L’isolement est une chose, souffrir de solitude en est une autre. De fait, comme le note le Crédoc, le sentiment d’isolement est tout autant présent chez les personnes qui vivent seules que dans le reste de la population. Au total, 5 % des 15 ans et plus disent se sentir seuls « tous les jours ou presque » et 14 % « souvent », soit un cinquième de la population. Ces sentiments s’expliquent difficilement et l’isolement constitue une notion très subjective. À la question « pourquoi vous sentez-vous seuls ? », posée par la Fondation de France, 6 % ne savent pas répondre et 20 % ne répondent pas (données issues de l’enquête 2016). 15 % citent une assez vague « absence de relations sociales ». La rupture dans un couple joue : 16 % citent soit le fait d’être célibataire ou séparé (11 %), soit le veuvage (4 %). Pour 7 % seulement ce sentiment vient du fait de vivre seul.

Les données du ministère des Solidarités permettent d’en savoir plus sur les personnes qui disent « souvent » se sentir seules (données non comparables avec celles de la Fondation de France). Si le genre joue peu (13 % des femmes sont concernées contre 11 % des hommes), l’âge compte davantage : 8 % des 18-24 ans se sentent isolés contre 14 % des 50-64 ans. Mais se sentir seul à 20 ans – l’âge de la sociabilité et des rencontres – peut être vécu bien plus difficilement qu’à 80 ans. Le milieu social intervient encore plus : 18 % des ouvriers se sentent souvent seuls, soit trois fois plus que les cadres supérieurs. La situation économique des personnes joue : 24 % des chômeurs disent se sentir souvent seuls, deux fois plus que l’ensemble des salariés. Le diplôme compte : 8 % des titulaires d’un bac + 2 ou plus sont concernés contre 20 % des non-diplômés, ainsi que le revenu : 7 % des personnes dont le niveau de vie 4 est supérieur à 2 000 euros mensuels sont touchées contre 18 % de celles qui touchent moins de 900 euros mensuels. De son côté, le Crédoc note que « les ménages modestes et les personnes âgées restent la cible privilégiée de l’« isolement relationnel » mais aussi que « les classes moyennes et les jeunes sont de plus en plus concernés ». Encore ne faudrait-il pas relier trop mécaniquement les phénomènes : le sentiment d’isolement est le résultat de différents processus de rupture ou d’absence de liens dans un certain nombre de cercles (couple, famille, amis, travail, etc.) qui touchent aussi les populations les plus favorisées.

Il est difficile de dresser de mesurer l’évolution de l’isolement relationnel. La part d’isolés était plus faible au début des années 2010 (autour de 10 %) mais les enquêtes n’utilisent pas exactement la même méthodologie. Sur le long terme, l’anonymat des villes a libéré les individus de la surveillance de proximité des campagnes, ce qui constitue un progrès énorme. En contrepartie, il est vrai que certains réseaux de proximité ont disparu. Une partie des populations isolées n’arrivent pas à mobiliser des parents ou des amis pour leur venir en aide en cas de difficulté. Certes, on communique de plus en plus à distance, mais comme le note le Crédoc, ce mode de relation se substitue rarement à une sociabilité de visu : « les personnes qui côtoient régulièrement leur entourage familial et amical sont également celles qui échangent le plus à distance entre elles », relève l’organisme.

Au-delà du fait de souffrir de la solitude, l’accès à un réseau de relations (que les sociologues appellent depuis longtemps le « capital social ») constitue une ressource concrète essentielle dans les sociétés modernes. Qu’il s’agisse de soutien matériel, d’aide à la recherche d’emploi, de stages, de logements ou de loisirs, c’est un élément à prendre en compte, encore plus dans une société ou l’intégration professionnelle est rendue plus difficile et les liens du couple sont plus fragiles. L’un des éléments essentiels dans la construction des inégalités sociales est la capacité, plus ou moins grandes selon les groupes sociaux, à mobiliser de telles ressources.

Trop de contacts tuent le contact ? 
Le lien social ne se résume pas à l’étendue du réseau social, tant s’en faut. La multiplication de contacts éphémères ne constitue pas toujours un progrès pour les individus, et nombreux sont ceux qui vivent entourés mais avec de faibles liens. Les réseaux sociaux issus de l’Internet procurent nombre d’« amis » qui pour la plupart n'en sont pas vraiment. La qualité des liens qui relient les personnes importe bien davantage que leur quantité. De la même façon, il faudrait distinguer l'isolement passager (entre deux situations de couple, de logement, d'emploi, etc.) et celui qui dure de façon contrainte.

seuls détails

 

Notes:

  1. Les solitudes en France, Crédoc-Fondation de France, décembre 2020.
  2. Le Crédoc et la Fondation de France mettent l’accent sur le contact de visu. L’Insee indique que 3 % de la population de 16 ans ou plus sont isolés, n’ayant au plus qu’un contact, en face à face ou distant par mois avec une personne extérieure au ménage (données 2015).
  3. Exactement, moins souvent que « plusieurs fois dans l’année.»
  4. Pour une personne seule, après impôts et prestations sociales.