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Le travail est-il en train de disparaître ?

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emploi_1896La question de la disparition du travail est un classique du débat public 1. On le comprend facilement : dans une société où l’abondance ne règne pas, le travail crée la valeur et reste le fondement de la répartition de la richesse. S’il disparaît, comment allons-nous pouvoir vivre ? En novembre 1831, les canuts lyonnais (ouvriers tisserands) se révoltent déjà contre l’introduction de métiers à tisser mécaniques. La crainte des “robots” se développe en même temps qu’eux, dès les années 1950. Aujourd’hui, l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication et la faiblesse de la croissance relancent le débat.

Ce n’est pas parce que les craintes d’hier ne se sont pas avérées que celles d’aujourd’hui ne sont pas fondées. Toutes les hypothèses sur le futur peuvent être discutées. En attendant, il est assez intéressant de prendre du recul pour observer les grandes évolutions passées de l’emploi. Si l’on observe les évolutions très longues, notre période apparaît peu singulière. Le nombre total d’emplois a stagné de la fin du XIXe siècle aux années 1960. Les Trente Glorieuses sont marquées par une très forte hausse : l’emploi total passe de 19 à 22 millions. Il stagne entre la fin des années 1970 et la fin des années 1990 et augmente à nouveau très fortement pour atteindre presque 25 millions en 2001. Depuis cette date, la croissance est ralentie.

emploi_1970Si l’on rétrécit la focale, que l’on observe de façon plus détaillée l’évolution depuis le milieu des années 1970 en raisonnant en équivalent temps plein 2, on distingue bien le bond opéré entre 1997 et 2001, ainsi que d’autres phases de croissance, comme à la fin des années 1980 ou entre 2004 et 2007. On oscille entre des phases de stagnation et de reprise, alors que la population active, elle, augmente de façon quasi continue. D’où la montée et le maintien du chômage à un niveau très élevé.

En observant l’évolution de l’emploi en détail par secteur, on comprend beaucoup mieux les transformations actuelles. Entre les années 1950 et 1975, l’emploi agricole s’effondre : il est divisé par trois, de 6 à 2 millions. L’emploi industriel reste stable autour des cinq millions : l’essor de l’emploi industriel français est antérieur aux Trente Glorieuses. En revanche, l’essor des services, comme le dynamisme de la construction, alimentent la machine à emplois. Le chômage demeure contenu.

A partir du milieu des années 1970, l’emploi industriel décroche : à l’époque, ce secteur regroupe encore 5,3 millions de postes et un quart de la main d’œuvre. A la fin des années 2000, on ne compte plus que trois millions d’emplois dans l’industrie, 11 % de l’ensemble. Les services, même si le secteur reste dynamique, ne suffisent plus pour contenir ce déclin : le chômage progresse sauf durant quelques courtes périodes : entre 1986 et 1990, puis, surtout, entre 1997 et 2001.

De 2008 à aujourd’hui c’est au tour des services de flancher. L’emploi agricole, tombé sous le million, se stabilise. Mais alors que le déclin industriel se poursuit assez régulièrement, la panne touche alors les services. Un choc violent dû à une double panne : un ralentissement des créations d’emplois dans le secteur tertiaire marchand, mais surtout, pour la première fois depuis les années 1960, dans les services non-marchands (l’Etat, les collectivités locales, les hôpitaux, etc.). Entre 2020 et 2012, 50 000 emplois sont détruits dans ce dernier secteur, ce qui ne s’était jamais vu depuis la seconde guerre mondiale. 60 ans après avoir commencé, le processus de tertiarisation de l’emploi est en panne. Dans un contexte de poursuite du déclin industriel, le chômage est à nouveau tiré rapidement vers le haut.

Et demain ? Les trois moteurs historiques (agriculture, industrie et services) de l’emploi tournent au ralenti. Le redressement industriel semble plus qu’hypothétique compte tenu de la concurrence mondiale et il ne faut pas compter sur un retour en masse de l’emploi agricole. Seule une double reprise dans les services, marchands et non marchands, pourrait inverser la tendance. La situation actuelle ressemble à la « grande dépression » qui a marqué la fin du XIXe siècle (1866-1896), période de croissance atone, autour de 1%. Rien ne permet de dire que la situation actuelle est destinée à durer éternellement, mais on ne dispose pas davantage de signes de reprise conséquente, seule à même de réduire notablement le niveau du chômage. Si le travail n’est pas prêt d’avoir disparu, on comprend que les évolutions actuelles soulèvent des inquiétudes quand à son avenir 3.

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Notes:

  1. Voir l’excellent « Le Travail. Une valeur en voie de disparition », publié en 1998 par Dominique Meda, éd. Aubier, 1995.
  2. Ce qui permet de ne pas intégrer l’effet du temps partiel. Deux mi-temps équivalent à un seul emploi.
  3. On ne discute pas ici de la question du statut de l’emploi, salarié ou non qui relève d’un registre différent, lire notre article.