La baisse de la durée du temps de travail est l’une des tendances structurantes des sociétés modernes et un marqueur du progrès social. Ce n’est qu’au début du XIXe que l’on commence à limiter la durée du travail à 11h par jour, six jours sur sept. La période de l’après-Seconde Guerre mondiale est d’abord marquée, en France, par une phase de stagnation liée à l’ampleur des besoins de main-d’œuvre pour la reconstruction et la forte croissance de l’activité économique. Entre les années 1970 et le début des années 2000, la diminution est nette : la durée annuelle de travail a baissé de près d’un quart. Une réduction de 400 heures, qui représente l’équivalent de deux mois et demi de congés par an. Depuis un quart de siècle, cette tendance est à l’arrêt.

La durée de travail des salariés dépend de la durée légale hebdomadaire à laquelle s’ajoute le nombre de jours de congés payés. La troisième semaine de congés payés de 1956, la quatrième de 1968 et la cinquième de 1982 ont constitué des étapes importantes pour les salariés : elles représentent l’équivalent du quart de la baisse enregistrée depuis 1949. Entre 1936 et 1982, la durée légale hebdomadaire n’a pas été modifiée. Les passages à 39 heures en 1982 et à 35 heures en 2000 ont constitué deux autres moments clés. L’Insee estime que les lois Robien (1996) et Aubry (1998 et 2000) ont réduit le temps de travail d’une centaine d’heures en moyenne par an. Au total, entre 1950 et 2006, la durée hebdomadaire de travail est passée de 45 à 36 heures selon l’Insee, en gros l’équivalent d’une journée en moins.

Le second facteur qui influence la durée du travail est le poids du temps partiel, qui constitue une forme de réduction du temps de travail assortie d’une diminution équivalente du salaire. De 1981 à 1998, la part du temps partiel a doublé, de 8,4 à 17,5 % (lire notre article), ce qui a eu un impact important. Cette tendance est stoppée depuis le début des années 2000 : le temps partiel tend même à se réduire dans les années récentes.

Il faut aussi tenir compte des pratiques des entreprises. La durée légale est une durée maximale et certaines entreprises optent pour un régime plus favorable. À l’inverse, le jeu des heures supplémentaires augmente le volume horaire global pour certains salariés. En France, sauf dérogation, la durée maximale du travail peut être de 10 heures dans une journée, de 48 heures hebdomadaires ou de 44 heures sur une période de 12 semaines.

La baisse du temps de travail constitue l’une des tendances majeures des sociétés développées depuis la révolution industrielle. Elle modèle les modes de vie, le temps passé à l’école, en famille ou avec des amis, les loisirs, les vacances, etc. Sur le temps long, même si le processus est loin d’être linéaire, les sociétés ont toujours utilisé une part de la richesse créée par l’augmentation de la productivité1 pour augmenter les niveaux de vie d’un côté et pour soulager le poids du travail de l’autre. On observe ce phénomène à des degrés divers dans tous les pays depuis la révolution industrielle.

Le mouvement est au point mort en France et en Grande-Bretagne et très lent aux États-Unis. S’agit-il d’une simple pause ou d’un phénomène plus durable ? Avons-nous atteint une durée plancher ? Sans doute pas, comme le montre l’exemple allemand, où la baisse se poursuit. Mais les niveaux élevés du chômage et de la précarité du travail réduisent les capacités de négociation des représentants des salariés. La faiblesse de la croissance pèse sur les marges des entreprises. Il faudra sans doute attendre une phase de progression durable de l’activité pour que le mouvement reprenne sa marche.

Pour l’heure, une partie des élites intellectuelles, qui travaillent dans des conditions très favorables, ont des difficultés à se rendre compte du poids du travail quand il s’exerce dans les conditions les plus pénibles. L’exercice n’est pas simple, car les salariés les moins bien lotis espèrent aussi souvent élever leur niveau de vie pour accéder aux bienfaits de la société de consommation. Pour eux, réduire le temps de travail ne peut se traduire par une perte de pouvoir d’achat.

Quelle est la « vraie » durée du travail ?   
La durée du travail rémunéré des salariés n’est qu’une estimation du temps réellement travaillé. Elle sous-estime nettement la réalité du poids du travail dans la vie quotidienne. Il faudrait compter les heures travaillées en plus mais « oubliées », non déclarées de façon plus ou moins tacite par le salarié, notamment dans le secteur privé. Une partie des cadres supérieurs salariés – sous certaines conditions - comptabilisent leur temps de travail en « jours » et non en heures (avec un maximum de 10 h par jour). Il y a aussi les heures de travail des non-salariés, supérieures de 10 à 15 heures en moyenne hebdomadaire à ceux des salariés, mais qui disposent en contrepartie de beaucoup plus d’autonomie en termes d’organisation et d’indépendance dans le travail. Enfin, il faudrait comptabiliser une part des tâches domestiques, principalement réalisées par les femmes, qui constitue une forme de travail non rémunéré et sans contrat, plus ou moins contraint. Tout dépend au fond de la définition donnée au mot « travail ».

Notes:

  1. Le fait de produire davantage pour une même quantité de travail.