La fécondité conjoncturelle a atteint 1,8 enfant par femme pour la France métropolitaine en 2021, en légère hausse par rapport à l’année précédente. Elle se situe à son niveau du milieu des années 2000. Le mouvement de baisse entamé au début des années 2010 (- 0,2 enfant par femme en dix ans) est trop faible pour qu’on puisse en tirer des conclusions de long terme. La France est un pays très inquiet de sa démographie, alors qu’il est celui où l’on fait le plus d’enfants en Europe.

Essayons de comprendre les évolutions actuelles. L’indicateur conjoncturel de fécondité – celui qui est le plus commenté et que nous avons cité – mesure la fécondité une année donnée, toutes générations confondues, quel que soit l’âge des mères. L’Insee observe les taux de fécondité à chaque âge de l’année et projet à partir de ces taux un nombre d’enfants par femme. C’est donc un indicateur du moment, d’où le terme « conjoncturel », mais on pourrait aussi le qualifier de « fictif » : il ne permet pas de savoir combien les femmes auront d’enfants par génération, à la fin de leur période de fécondité, vers cinquante ans en général.

Quand les couples décident simplement de reporter les naissances, l’indicateur diminue dans un premier temps (les années 1970 et 1980 en ont été des exemples), puis remonte avec la hausse de la fécondité aux âges plus élevés (les années 1990). La diminution depuis 2010 peut s’interpréter de la même façon. En se maintenant à un niveau élevé, le chômage et la précarité ont probablement affecté le calendrier des naissances : une partie des couples ont remis leur projet à plus tard, faute de ressources. De manière plus conjoncturelle, la crise sanitaire a eu le même impact : les naissances ont chuté entre décembre 2021 et février 2021.

Pour comprendre la fécondité, il faut se placer sur un temps bien plus long. Depuis les années 1970, l’indice conjoncturel affiche au fond une grande stabilité, entre 1,8 et deux enfants par femme. C’est le baby-boom (1945-1975) qui est une exception étrange dans notre histoire démographique. Le niveau de la fécondité est pour beaucoup lié à la place des femmes dans la société. Les pays où la fécondité est la plus faible sont ceux où la venue d’un enfant impose le plus souvent aux femmes d’arrêter de travailler. La France est l’un des pays occidentaux où conjuguer maternité et vie professionnelle est à la fois moins difficile en pratique (ce qui ne veut pas dire facile) et le plus valorisé. Les pays où la fécondité est la plus élevée sont ceux où les rôles hommes-femmes se sont rééquilibrés et où les normes traditionnelles de la famille (les femmes doivent s’arrêter de travailler pour élever leurs enfants) sont les moins prégnantes. La famille traditionnelle tue la famille tout court. La politique familiale ne joue pas un grand rôle comparé à ces effets structurels : elle ne fait qu’accompagner ce processus.

L’indicateur le plus pertinent : la descendance finale

L’indicateur vraiment pertinent pour juger de l’évolution de la fécondité sur longue période n’est pas l’indice conjoncturel la « descendance finale » : c’est le nombre moyen d’enfants qu’a mis au monde au cours de sa vie une génération de femmes née une année donnée. On ne connaît sa valeur à peu près définitive qu’à un âge élevé, quand les femmes n’ont plus qu’une faible probabilité d’avoir des enfants, autour de 45 ans. Aujourd’hui, on dispose de ce chiffre pour les générations nées jusqu’au milieu des années 1970. Les femmes nées en 1974 – dernier chiffre connu – ont eu en moyenne deux enfants, et même un tout petit peu plus que celles nées à la fin des années 1960. Ce chiffre a de bonnes raisons de rester stable puisque les femmes nées au milieu des années 1980 ont eu à 35 ans plus d’enfants (1,8) que celles nées dans les années 1970 au même âge.

La descendance finale a beaucoup baissé entre les générations nées au début des années 1930 et celles nées à la fin des années 1940, passant de 2,6 à 2,1 enfants par femme. Parce que les générations nées à cette période sont celles pour lesquelles les jeunes filles ont été scolarisées plus longtemps, ont accédé au marché du travail et à l’autonomie. La légère baisse intervenue pour les générations des années 1960 (de 2,1 à 2 enfants par femme) peut être liée aux difficultés économiques – il s’agit des premières générations qui ont connu le chômage de masse -, à l’allongement des scolarités et une meilleure diffusion de la contraception.

Le niveau actuel de deux enfants par femme conduit à une population stable sur le long terme compte tenu d’une faible part d’immigration (voir encadré ci-dessous). Toute la question est de savoir si la fécondité française demeurera une exception en Europe ou si elle va converger à terme vers un niveau inférieur, comme dans de nombreux autres pays. L’une des questions essentielles pour l’avenir de la fécondité sera de savoir jusqu’où peut s’élever l’âge de la maternité et notamment comment évolueront les normes sociales dans ce domaine. Depuis les années 1980, « La fécondité après 40 ans ne cesse d’augmenter » remarque Fabienne Daguet dans une étude récente de l’Insee. 1. « L’allongement des études, les mises en couple plus tardives, le désir d’être stabilisée dans sa vie professionnelle avant d’avoir des enfants, les remises en couple plus fréquentes et le désir d’avoir un enfant du nouveau couple ont contribué à reporter l’âge à la maternité », écrit-elle.

Pourquoi nous n'avons pas "besoin" de 2,1 enfants par femme pour stabiliser la population

Régulièrement, on lit qu'il faut 2,1 enfants par femme pour éviter que la population diminue, ce qui est faux. Ce chiffre n'est valable que si l'on ne tient pas compte de l'immigration. Pour que la population stagne, il faut qu'une femme ait au moins une fille en moyenne. Pour que chaque femme ait une fille, il lui faut deux enfants. Mais tous les enfants ne vivront pas jusqu'à l'âge d'avoir des enfants, d'où le 0,1 en plus qui comble l'effet de la mortalité entre 0 et 30 ans environ (c'est même un peu moins aujourd'hui). En pratique, notre pays a toujours connu un apport migratoire et même avec 1,7 ou 1,8 enfant par femme, la population ne baisserait pas. Il faut d'abord se demander si une baisse de population est vraiment si grave, question polémique dans un pays qui fait une fixation sur sa natalité. En fait, la question de fond qu'il faut se poser est plutôt : les couples ont-ils le nombre d'enfants qu'ils désirent ?

Notes:

  1. « La fécondité après 40 ans ne cesse d’augmenter », Fabienne Daguet, Insee première n°1885, janvier 2022.