
En 1983, 3 % des diplômés de niveau bac1 en emploi et sortis depuis au moins onze ans du système scolaire occupaient un poste d’ouvrier ou d’employé non qualifié, selon l’Insee. Presque quatre décennies plus tard, en 20232, cette proportion est a été multipliée par cinq, pour atteindre 14,7 %. Avec le même niveau de diplôme, mais mesuré entre un et quatre ans à partir de la fin de formation initiale, cette part a été multipliée par trois, de 11 % à 33,7 % au cours de la même période. De leur côté, les jeunes de niveau bac+2 ont de plus en plus de mal à accéder au statut de cadre. La part de ceux qui sont devenus cadres ou professions intermédiaires a baissé de 89 % à 65,4 % entre 1983 et 2023 pour ceux qui ont quitté l’école depuis au moins onze ans, et de 76 % à 45,1 % pour ceux sortis depuis un à quatre ans.
À trente années d’intervalle, le même diplôme ne donne plus accès aux mêmes professions : on assiste à un processus de déclassement scolaire. À la sortie de l’école, une partie des jeunes diplômés est de plus en plus souvent contrainte d’occuper des emplois de niveau inférieur à ceux auxquels ils pensaient pouvoir prétendre avec leurs diplômes. La jeunesse doit en rabattre sur ses exigences.
Notre pays a connu jusqu’au milieu des années 1990 un fort allongement des scolarités. Les jeunes générations sont de mieux en mieux formées, mais l’emploi n’a pas suivi. Les postes de travail qualifiés, notamment de cadres supérieurs, se développent (lire notre article) mais pas assez vite pour absorber le flux de diplômés. Le chômage des jeunes atteint 20 % dès le milieu des années 1980 et il reste à un niveau élevé depuis, malgré l’amélioration de ces dernières années. Les jeunes des plus hauts niveaux de diplôme demeurent protégés de la crise, mais une partie doit accepter des postes habituellement attribués à des personnes moins qualifiées. Un phénomène de file d’attente se forme ainsi, où les moins qualifiés sont repoussés vers le bas. Les bac+5 prennent la place des bac+3, qui prennent la place des bacheliers, etc.


Mobilité descendante
Le déclassement à l’entrée dans le monde du travail n’est pas la seulement forme de déclassement. Les carrières elles-mêmes sont devenues plus « flexibles ». La mobilité vers le haut est plus fréquente en cours de parcours, mais vers le bas aussi. La deuxième forme de déclassement est « intragénérationnelle » (à l’intérieur d’une génération). Au milieu des années 2000 l’Insee notait : « la mobilité descendante n’est plus un phénomène marginal »3. En particulier, passer par la case du chômage a souvent pour conséquence d’obliger à réduire ses prétentions en termes de poste de travail. « La proportion des enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures âgés de 30 à 54 ans et ayant connu une mobilité descendante qui n’était que de 2 % entre 1980 et 1985 est passée à 8 % pour les hommes et 9 % pour les femmes entre 1998 et 2003 », relevait l’institut.
Des données désormais anciennes, mais il y a malheureusement peu de chances qu’elles aient évolué de manière favorable. Une thèse soutenue en 2022 indiquait que la mobilité en cours de carrière a augmenté entre 1970 et 2015, mais comme le note l’autrice Marta Veljkovic « dire cela ne veut pas dire que l’on assiste à une amélioration continue des issues des carrières individuelles, car il faut noter que la plus grande ouverture sociale implique également une hausse de la part des mouvements de mobilité à caractère descendant »4.
Enfin, une troisième forme de déclassement est dite « intergénérationnelle » : c’est la mobilité sociale vers le bas ou le fait d’occuper une position sociale inférieure à celle de ses parents. Quand le déclassement des diplômes devient durable, les enfants descendent d’un cran sur l’échelle des positions sociales. L’ascenseur social fonctionne toujours, mais aussi plus souvent en mode descendant, comme l’avait fait remarquer dès la fin des années 2000 le sociologue Camille Peugny5.
On manque de données récentes à ce sujet. Selon l’Insee, entre 1977 et 2015, la part des fils âgés de 35 à 59 ans occupant une position sociale inférieure à celle de leurs pères a doublé de 7,2 % à 15 %. Remarquons au passage qu’il s’agit au mieux de personnes qui avaient 35 ans6 en 2015, donc nées au plus tôt en 1980. Pour les générations suivantes, il est possible que cette forme de déclassement soit encore plus importante.
Les trois formes de déclassement, à l’embauche, au cours de la vie professionnelle ou entre générations alimentent un sentiment d’échec d’autant plus grand que la société valorise le succès professionnel comme élément d’une vie réussie et que la promesse d’égalité des chances est énoncée avec vigueur par les institutions publiques. Ce phénomène a des conséquences sur le regard que portent les jeunes sur la société7, notamment pour ceux qui ont fait tous les efforts possibles pour réussir. La violence du phénomène redouble quand s’ajoute le sentiment, fondé ou non, que ce rejet vient non pas des compétences, mais de discriminations, fondées par exemple sur la couleur de peau. Une partie de la jeunesse a le sentiment de ne pas être entendue et exprime sa rancœur.
À l’avenir, on peut imaginer deux scénarios. Dans le premier, un nouvel équilibre s’installe : la valeur des diplômes diminue et l’on s’attend à avoir moins pour un même titre. Les tensions sont moins grandes. Les vies deviennent plus flexibles, on s’adapte à des parcours faits de réussites et d’échecs, ainsi qu’à réussir moins bien que ses parents. Une nouvelle société du travail se mettrait en place, plus incertaine, plus flexible. Pour qu’elle soit supportable sur le long terme, il faudrait qu’une « deuxième chance » soit possible, ce qui en France est rarement le cas.
Dans le second, plus optimiste, une reprise des créations d’emplois produirait une amélioration de l’insertion des jeunes à niveau de diplôme équivalent. On peut noter dans ce sens que la part de jeunes de niveau bac sortis depuis un à quatre ans de l’école devenus employés ou ouvriers non qualifiés stagne depuis 2016. Il faudrait que le mouvement soit durable. La période 1997-2001 avait déjà été marquée par une phase positive pour les jeunes récemment sortis du système éducatif, mais les années 2000 ont douché les espérances nées à l’époque.
Photo : Emil Kalibradov / Unsplash
Notes:
- Tous bacs confondus. ↩
- Moyenne des années 2022 à 2024. ↩
- « Changer de groupe social en cours de carrière », Olivier Monso, Insee Première n° 1112, décembre 2006. ↩
- Mobilité sociale en cours de carrière et trajectoires de classe. Une contribution à l’étude de la stratification sociale en France entre 1970 et 2015, Marta Veljkovic, Institut d’études politiques de Paris, thèse soutenue le 5 décembre 2022 ↩
- Le déclassement, Camille Peugny, Grasset, 2009. ↩
- Pour mesurer la mobilité sociale entre père et fils, on doit observer des personnes insérées depuis une assez longue période dans le monde du travail. ↩
- Voir notre article « Le sentiment de déclassement s’accroît ». ↩

