
Le débat sur les classes moyennes (lire notre définition) est un serpent de mer médiatique qui refait surface à la moindre occasion. De quoi se compose, concrètement, cette classe du milieu, entre la France populaire et celle d’en haut ? Le débat fait rage, mais les définitions sont rares et souvent imprécises. Il est important de tenter de combler ce vide. Pour le faire, on peut procéder de deux façons : raisonner en termes de revenus ou de catégories sociales.
La définition par les revenus
Dans le débat public, les classes moyennes sont souvent définies par leurs niveaux de vie comme un entre deux : elles sont ni modestes, ni aisées. L’Observatoire des inégalités, par exemple, considère que les classes moyennes ont un niveau de vie compris entre 1 684 et 3 119 euros pour une personne seule (données 2023, après impôts et prestations sociales). L’organisme considère que ces classes moyennes sont comprises entre les 30 % les plus modestes et les 20 % les plus aisés. Elles représentent donc toujours 50 % de la population, par définition.
Dans une étude publiée en 2017, l’Insee a préféré employer le terme de « ménages médians » : en langage statistique, la médiane partage un effectif en deux, autant se trouve au-dessous, autant au-dessus. La médiane se distingue de la moyenne. Pour l’Insee, les « médians » se situent entre les catégories modestes dont le niveau de vie représente jusqu’à 90 % du niveau de vie médian (1 931 euros en 2023) et les catégories « plutôt aisées », au-delà de 110 % de ce niveau de vie (2 361 euros). Dans cette optique, plus restrictive, les « médians » représentent 19 % de la population, dont le un revenu est donc compris entre 1 932 euros et 2 361 euros pour une personne seule.
La définition de l’Insee est sans doute restrictive, mais jusqu’où aller ? Celle de l’Observatoire des inégalités fixe une barre laissant 30 % de la population en dessous et 20 % au-dessus. Est-ce juste ? Il n’existe aucune méthode scientifique pour trancher. Il faut se poser la question du sens des mots. Peut-on qualifier par exemple de « moyenne » une personne dont le niveau de vie est parmi les 15 % les plus aisés ? Assurément non, puisqu’elle aurait un revenu supérieur à 85 % de la population. Ou alors, la notion de « moyenne » perdrait son sens d’intermédiaire entre un haut et un bas.

La définition sociologique
Une autre manière de procéder, beaucoup moins utilisée dans le débat, est de raisonner en utilisant les professions des personnes, par le biais de ce que l’on appelle les « catégories socioprofessionnelles » (lire notre article sur l’évolution des catégories sociales). Cette méthode a plus de sens d’un point de vue sociologique : elle cherche à distinguer les personnes situées à un niveau intermédiaire dans la chaîne de décision, entre des catégories supérieures qui décident et des classes populaires qui exécutent. Les classes moyennes constituent une courroie de transmission entre le haut et le bas de la pyramide sociale, une interface essentielle à l’organisation du travail, comme l’est le contremaître dans le bâtiment.
Le cœur de cet ensemble est constitué des anciens « cadres moyens » aujourd’hui appelés par l’Insee « professions intermédiaires ». On y rassemble les contremaîtres, mais aussi des techniciens, des agents de maîtrise, des professeurs des écoles, des infirmières, etc. Typiquement, ce sont les professions en expansion à partir des années 1960 à la faveur du développement des services et des emplois du secteur public. Ces professions intermédiaires représentent un quart de l’emploi en 2023, selon l’Insee. Leur niveau de vie moyen est de 2 600 euros par mois.

Considérer que les classes moyennes se résument à ces professions est restrictif. Depuis 40 ans, le groupe des cadres supérieurs a doublé de taille, pour représenter plus de 20 % des emplois : il comprend une part de « moyens », des professions qui ne sont pas en position dominante. Inversement, une partie des employés et des ouvriers les plus qualifiés, notamment ceux qui ont le plus d’ancienneté ne sont plus uniquement des exécutants et occupent une position, par leur niveau de vie notamment, plus proche de la moyenne que du bas de l’échelle. Enfin, une partie des classes moyennes se trouvent aussi parmi les non-salariés.
Il n’existe aucune méthode définitive pour délimiter une frontière des groupes sociaux. Dans un article, nous avons posé des limites arbitraires incluant par exemple 20 % des cadres supérieurs et des ouvriers parmi les classes moyennes. Nous arrivons alors à un ensemble qui regrouperait 42 % des emplois, laissant d’un côté 39 % de classes populaires et 19 % de classes supérieures. Ce groupe est en progression, mais moins rapide que les catégories supérieures.
Que retenir de ces enseignements ? Une conception trop étroite des classes moyennes rend mal compte des transformations de la société française et du rôle essentiel joué par ce groupe intermédiaire. Inversement, une extension trop importante vers le haut incorpore des personnes dont la position n’est guère moyenne mais appartient aux classes supérieures.
Il faut être conscient de l’enjeu politique de ce débat : se dire « moyen » quand on appartient aux plus favorisés est une manière de tenter d’échapper à l’effort de solidarité collectif. En même temps, on tente parfois d’opposer les intérêts des classes moyennes et populaires, deux groupes dont les modes de vie et les intérêts se rejoignent parfois, en tout cas davantage qu’avec une grande partie des catégories supérieures qui les dirigent.
Photo : Michal Jarmoluk / Pixabay

