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Les Français sont-ils de plus en plus racistes et xénophobes ?

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A la question « Pensez-vous qu’une lutte vigoureuse contre le racisme est nécessaire en France ? », les Français répondent sans ambiguïté : 76 % « oui tout à fait » (46 %) ou « oui plutôt » (30 %). Seuls 7 % répondent « pas du tout », selon un sondage réalisé en 2018 dans le cadre du rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) 1. Ces réponses ont le mérite d’être claires. Elles devraient engager à développer les politiques publiques adaptées dans ce domaine. Une enquête à un moment donné n’a qu’une portée limitée. Les Français deviennent-ils de plus en plus racistes ou xénophobes, comme on le lit souvent, comme peuvent le laisser penser un certain nombre d’actes médiatisés ?

La part de personnes qui estiment qu’il existe des  « races supérieures à d’autres » est quasiment constante depuis 2002, autour de 10 %. La proportion de personnes qui pensent que « toutes les races se valent » a baissé légèrement entre la fin des années 2000 et le début des années 2010 et atteint 56 % en 2018. Ceci au profit de ceux qui pensent que les races n’existent tout simplement pas, dont le pourcentage a doublé entre 2002 et 2018, de 16 % à 34 %. A la question « êtes-vous raciste vous-mêmes ? », la moitié de la population indique « pas du tout », proportion qui fluctue entre 40 % et 50 % depuis le début des années 2000 et qui a augmenté de 2013 à 2016. La part de ceux qui répondent « un peu » ou « plutôt » raciste change très peu, autour de 25 %-30 %, et elle diminue depuis 2013. On peut balayer ces données d’un revers de main en se disant qu’il est facile de déclarer que l’on n’est pas raciste alors qu’on l’est en pratique. L’évolution compte davantage que le niveau. Alors que les discours de rejet des étrangers occupent de plus en plus l’espace médiatique, l’absence d’impact dans l’opinion semble étonnant : il a peu de prise alors que l’on s’attendrait à ce que davantage d’individus l’expriment ouvertement.

Pour aller plus loin, le sociologue Vincent Tiberj a mis au point un « indice longitudinal de tolérance ». Il s’agit d’un indicateur qui fait la synthèse d’un ensemble de questions autour du racisme ou du rejet de l’autre 2, dont six ont été posées sur une durée de 15 années. Globalement, l’indice oscille depuis le début des années 2000 autour de 60 %, alors qu’il était inférieur dans les années 1990. Depuis 2013, on enregistre une remontée de cet indice de tolérance.

Rien ne semble indiquer une poussée de racisme dans l’opinion. Si les valeurs se sont durcies dans ce domaine, ce serait plutôt il y a une quinzaine d’années. Des facteurs de sens contraires influencent l’expression ou nom du rejet des autres dans une société. Comme l’a noté de longue date Vincent Tiberj 3, l’élévation du niveau de diplôme et le renouvellement générationnel poussent plutôt à l’ouverture aux autres. La dégradation de la situation économique peut jouer en sens inverse, même si son impact n’est pas simple à mesurer. Le type de majorité politique a aussi un effet que les politologues qualifient de « thermostatique » : on déclare davantage de tolérance quand la droite gouverne et d’intolérance quand c’est le tour de la gauche, comme si les sondés voulaient éviter les excès dans un sens ou dans l’autre. Les chercheurs mettent en évidence un effet dit de « cadrage » : « Ce sont moins les événements en tant que tels qui peuvent influer sur les opinions des individus, que la manière dont ils sont « cadrés » par les élites politiques, sociales et médiatiques. Les responsabilités de ces dernières sont donc particulièrement importantes pour donner le ton, imposer un récit dominant », écrit par exemple la CNCDH dans son rapport. Le discours politique, celui des journalistes ou des experts, donne le « ton » du moment, qui va se traduire dans les enquêtes d’opinion, en influençant les plus hésitants. On retrouve ici une tendance semblable à l’expression de la solidarité vis-à-vis des plus pauvres (voir notre article sur l’assistanat).

Au fond, le plus étonnant en matière de racisme, c’est sans doute le faible impact dans l’opinion d’un discours de rejet des étrangers surmédiatisé, comme on l’a rarement connu dans notre pays. Les succès électoraux des partis qui affichent leur rejet des étrangers tiennent principalement à d’autres facteurs que la xénophobie. Comme l’a montré Vincent Tiberj – et comme l’indiquent notamment les enquêtes autour de la pauvreté – , les attentes dans le domaine social et la redistribution n’ont jamais été aussi fortes 4. Il reste à savoir qui sera le mieux placé à l’avenir pour répondre à ce type de demandes.

 

Notes:

  1. Voir « La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2018. », CNCDH, mai 2019, Documentation française.
  2. Comme par exemple « Les musulmans sont-ils des Français comme les autres ? », « L’immigration est-elle la principale cause de l’insécurité ? », etc.
  3. Voir par exemple : « La crispation hexagonale », Vincent Tiberj, Fondation Jean-Jaurès, 2008. ».
  4. « Les attentes de redistribution n’ont jamais été aussi fortes », Vincent Tiberj, Alternatives économiques, 4 décembre 2018.