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Les Français se disent de moins en moins racistes

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À la question « pensez-vous qu’une lutte vigoureuse contre le racisme est nécessaire en France ? », les Français répondent sans ambiguïté : trois quarts d’entre eux estiment que oui, 46 % « oui tout à fait » et 30 % « oui plutôt ». Seuls 8,6 % répondent « pas du tout », selon un sondage réalisé en 2019 dans le cadre du rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) 1. Ces réponses ont le mérite d’être claires. Elles devraient engager à développer les politiques publiques adéquates dans ce domaine.

Mais une enquête à un moment donné n’a qu’une portée limitée. Les évolutions ont beaucoup plus de sens. Les Français deviennent-ils de plus en plus racistes ou xénophobes comme peut le laisser penser un certain nombre d’actes médiatisés ? La part de personnes qui estiment qu’il existe des  « races supérieures à d’autres » est quasiment constante depuis 2002, autour de 10 % (6 % en 2019). La proportion de celles qui pensent que « toutes les races se valent » a baissé légèrement entre la fin des années 2000 et le début des années 2010 et atteint 56 % en 2019. Le pourcentage de ceux qui pensent que les races n’existent pas a plus que doublé entre 2002 et 2019, de 16 % à 36 %. À la question « êtes-vous raciste vous-même ? », 60 % de la population indique « pas du tout », proportion qui fluctue entre 40 % et 50 % depuis le début des années 2000 et qui a nettement augmenté de 2013 à 2019. La part de ceux qui répondent « un peu » ou « plutôt » raciste a peu changé entre 2002 et 2013, autour de 25 %-30 %, et elle a nettement diminué depuis 2013 pour atteindre 18 % en 2019.

Ces chiffres doivent être discutés. On peut ne pas s’affirmer raciste dans une enquête (notamment en face à face avec un enquêteur) et l’être en pratique plus ou moins consciemment.  Ces dernières années, le nombre d’actes racistes a plutôt diminué après avoir augmenté dans les années 2000. Mais la mesure du phénomène est difficile à établir car on ne sait pas dire si l’évolution des actes enregistrés est lié au racisme lui-même ou au fait qu’on le combat davantage. Par ailleurs, les données d’opinion constituent des moyennes qui masquent des réponses différentes selon l’âge ou le milieu social notamment. Quoi qu’il en soit, il reste un élément fort du point de vue des valeurs  : sur longue période, la tolérance gagne du terrain.

Pour aller plus loin et mesurer l’évolution de cette tolérance sur le long terme, le sociologue Vincent Tiberj a mis au point un « indice longitudinal ». Il s’agit d’un indicateur qui fait la synthèse d’un ensemble de questions autour du racisme ou du rejet de l’autre 2, dont six ont été posées sur une durée de 15 ans. Globalement, l’indice oscille depuis le début des années 2000 autour de 60 %, alors qu’il était inférieur dans les années 1990. Depuis 2013, on enregistre une remontée de cet indice de tolérance avec une stabilisation en 2019.

Au bout du compte, rien n’indique une poussée du racisme chez les Français, même s’il y a eu un durcissement entre 2009 et 2013. Des facteurs de sens contraires influencent les valeurs. Comme l’a noté de longue date Vincent Tiberj 3, l’élévation du niveau de diplôme et le renouvellement générationnel poussent plutôt à l’ouverture. La dégradation de la situation économique peut jouer en sens inverse, même si son impact n’est pas simple à mesurer. Le type de majorité politique a aussi un effet que les politologues qualifient de « thermostatique » : on déclare davantage de tolérance quand la droite gouverne et d’intolérance quand c’est le tour de la gauche, comme si les sondés voulaient éviter les excès dans un sens ou dans l’autre.

Les chercheurs mettent aussi en évidence un effet dit de « cadrage » : « ce sont moins les événements en tant que tels qui peuvent influer sur les opinions des individus, que la manière dont ils sont « cadrés » par les élites politiques, sociales et médiatiques. Les responsabilités de ces dernières sont donc particulièrement importantes pour donner le ton, imposer un récit dominant », écrit par exemple la CNCDH dans son rapport 2018. Le discours politique, celui des journalistes ou des experts, donne le « ton » du moment, qui va se traduire dans les enquêtes d’opinion, en influençant les plus hésitants. On retrouve ici une tendance semblable à l’expression de la solidarité vis-à-vis des plus pauvres (voir notre article sur l’assistanat).

Finalement, le plus étonnant est surtout le faible impact des discours de rejet des étrangers alors que la parole xénophobe s’affiche de plus en plus ouvertement. De nombreux organes de presse, pour suivre ce qu’ils pensent être « l’opinion » lui donnent une place croissante notamment dans les débats de fin de soirée à télévision. Finalement, les données de la CNCDH indiquent que le succès croissant des partis xénophobes ne repose pas essentiellement sur leurs discours de rejet. Comme l’a montré Vincent Tiberj – et comme l’indiquent notamment les enquêtes autour de la pauvreté – les attentes dans le domaine social et la redistribution n’ont jamais été aussi fortes 4. On confond parfois l’expression d’un ras-le-bol social et le racisme.

Notes:

  1. Voir « La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2019. », CNCDH, juin 2020, Documentation française.
  2. Comme « Les musulmans sont-ils des Français comme les autres ? », « L’immigration est-elle la principale cause de l’insécurité ? », etc.
  3. Voir par exemple : « La crispation hexagonale », Vincent Tiberj, Fondation Jean-Jaurès, 2008. ».
  4. « Les attentes de redistribution n’ont jamais été aussi fortes », Vincent Tiberj, Alternatives économiques, 4 décembre 2018.