Dans les sociétés marchandes, la pauvreté est d’abord associée aux faibles niveaux de vie. Mais ne pourrait-on pas aussi mesurer la pauvreté selon le niveau de diplôme ? Après tout, ce dernier est bien une forme de patrimoine pour l’individu qui le détient. En France, le titre scolaire détermine fortement les positions sociales. Ceux qui en sont privés n’ont pas accès aux mêmes conditions de vie que les autres. Certains sociologues parlent de « capital culturel » pour désigner le diplôme et, au-delà, l’ensemble des ressources culturelles d’une personne.

Il n’existe aucune définition officielle de ce que l’on peut définir comme la « pauvreté scolaire ». Pour cela, on peut évaluer la proportion de personnes qui ne maîtrisent pas les savoirs de base. Selon l’Insee, 4 % des personnes de 16 à 64 ans sont illettrées1 (lire notre article). Il s’agit de situations extrêmes, plutôt une sorte de grande pauvreté scolaire.

On peut raisonner autrement, et considérer qu’on est pauvre d’un point de vue scolaire par rapport au reste de la population. Pour trouver un emploi, on se situe – scolairement parlant – par rapport aux autres selon son niveau de diplôme. Cette méthode est utilisée par l’Insee pour définir la pauvreté monétaire, en calculant un seuil en fonction au niveau de vie médian de la population. On pourrait imaginer une pauvreté scolaire relative, dépendante du niveau d’études de la population.

Comment faire ? On cherche à mesurer la part de la population qui se situe en dessous de la moitié du niveau de diplôme médian, en s’inspirant du mode de calcul de la pauvreté monétaire à 50 % du niveau de vie médian. Contrairement aux revenus, on ne peut pas hiérarchiser un par un les individus, mais seulement par grands groupes de diplôme (le brevet des collèges, le CAP, le BEP, etc.). Il faut donc se contenter d’une observation approximative. Le niveau de diplôme médian se situerait environ au niveau du BEP en 2022 (voir premier graphique) : c’est le diplôme maximum pour 48 % des Français. Les classes moyennes du point de vue du diplôme se situent entre le CAP et le bac, soit 42 % de la population totale.

Un deuxième problème surgit alors. Si le BEP est le diplôme médian, il est impossible d’en mesurer la moitié, comme pour le seuil monétaire. Malgré tout, on peut remarquer qu’un quart de la population dispose au mieux du brevet des collèges de fin de troisième. Il existe une vraie frontière entre le collège et le lycée. La pauvreté scolaire se situe probablement entre l’illettrisme et une partie des personnes ayant eu une scolarité très courte, jusqu’à la fin du collège.

Ce type de calcul est critiquable. Une partie de la population a peu de diplôme, mais elle s’est formée par l’expérience ou des formations non diplômantes. Le diplôme ne dit pas tout du niveau de formation. Selon l’âge, les enjeux ne sont pas les mêmes : après la retraite, la question de l’insertion professionnelle ne se pose plus. Par ailleurs, le niveau scolaire s’élève au fil des générations. On pourrait imaginer une mesure pour un âge donné. Les jeunes générations sont beaucoup plus diplômées : parmi les 25-39 ans, seuls 3 % n’ont aucun diplôme, 21 % au mieux le brevet des collèges.

Le calcul d’un seuil de pauvreté scolaire est complexe, mais l’exercice n’en a pas moins un grand intérêt. Dans une société où avoir un diplôme est déterminant en matière d’insertion, en être exclu est bien une forme de pauvreté. On manque de travaux à ce sujet qui permettraient de comprendre les enjeux culturels de la société française. La France diplômée de l’enseignement supérieur long (supérieur à bac +2) demeure très minoritaire : 10 % des Français ont un niveau bac + 3 ou bac + 4 et 12 % un niveau bac + 5 ou plus. Cet ensemble de 22 % représente la moitié de ceux qui n’ont qu’au maximum le BEP. Il existe un décalage entre la représentation de la société française chez les plus diplômés et la réalité sociale. Ce qui est sans nul doute l’un des éléments explicatifs des tensions actuelles.

Photo : Varic Bizot/Unsplash

Notes:

  1. Personnes scolarisées en France mais qui ne maîtrisent pas suffisamment les bases de la lecture, de l’écriture et du calcul pour être autonomes dans la vie courante.