Le taux d’emploi est rarement commenté dans le débat public, contrairement à son cousin, le taux de chômage. Le premier rapporte la population en emploi à la population totale d’un âge donné, alors que le second compare le nombre de demandeurs d’emploi aux seuls actifs. Le taux d’emploi mesure donc la part de personnes qui exercent une activité professionnelle dans l’ensemble de la population d’une tranche d’âge, qu’elles soient actives ou non. Il constitue un indicateur structurel de la capacité d’une société à procurer un travail à la population. Il permet notamment de prendre en compte des personnes qui souhaiteraient travailler mais qui ne sont pas comptabilisées parmi les chômeurs car, découragées par les mauvaises conditions d’emploi, elles ne mènent plus de recherches actives.

Le taux d’emploi en France est d’une très grande stabilité. La tranche d’âge la plus pertinente à observer est celle des 25-49 ans car c’est l’âge auquel la grande majorité de la population est sensée travailler1. Il a très peu varié en cinquante ans, autour de 80 %. Cela signifie que, dans l’ensemble, la place du travail rémunéré a en réalité très peu varié dans notre société depuis les années 1970. Pour l’ensemble des 15-64 ans, ce taux a d’abord diminué, de 66 % en 1975 à 61 % au milieu des années 1990, puis il est ensuite remonté jusqu’à 68 % en 2024. Mais cette tranche d’âge très large englobe des situations très différentes.

Pour comprendre réellement l’évolution du taux d’emploi, il faut entrer dans les détails des catégories d’âge et de sexe. Entre 1975 et 1995, le taux d’emploi des plus jeunes, les 15-24 ans, diminue très fortement, de 54 % à 30 %. Une bonne nouvelle : cette tendance est liée à un effort de la collectivité dans le domaine de l’éducation qui a permis un allongement des scolarités. Si les jeunes ne sont pas en emploi, c’est qu’ils sont dans leur grande majorité à l’école. La mesure du taux d’emploi chez les 15-64 ans cité plus haut n’a qu’un intérêt assez limité. L’intervalle d’âge est trop large : en France la quasi-totalité des jeunes sont scolarisés jusqu’à 18 ans. Depuis 2017, le taux d’emploi des jeunes remonte. Cela marque à la fois un arrêt de l’allongement des scolarités et une amélioration du marché du travail pour eux.

À partir des années 1980, le taux d’emploi des 50-64 ans fléchit. De 58 % en 1980, il tombe à 44 % au début des années 1990 : on essaie alors de réduire le chômage par ce qu’on appelle « des mesures d’âge » consistant à financer un départ à la retraite précoce pour libérer des postes. La remontée de ce taux à partir du milieu des années 1990 – il atteint désormais 68 % en 2024 – est l’une des grandes évolutions de notre société. Elle résulte de deux grands phénomènes : la fin de la politique de départs anticipés et l’élévation de l’âge de la retraite, mais surtout l’augmentation du taux d’activité des femmes de cet âge : la prolongation d’un mouvement de long terme de travail rémunéré féminin, amorcé dès les années 1970 chez les générations les plus anciennes.

La stabilité du taux d’emploi des 25-49 ans cache une autre évolution majeure de la société : le rééquilibrage des rôles entre les femmes et les hommes. Au milieu des années 1970, le taux d’emploi chez les 25-49 ans était de 95 % chez les hommes et de 58 % chez les femmes, soit 37 points d’écart. Cinquante années plus tard, les taux sont respectivement de 86,5 % et 79 %, 7,5 points d’écart. Nous sommes encore loin de l’égalité, mais le rapprochement est net.

Ce rapprochement est du en partie à la baisse lente et quasi constante du taux d’emploi des hommes. À l’âge de la pleine activité (25-49 ans), 14 % des hommes ne sont pas en emploi, soit au chômage, soit hors du marché du travail. Une partie parce est décourage par les conditions de travail, une partie choisit de s’arrêter pour prendre en charge leurs enfants. Le taux d’emploi des femmes a nettement augmenté. En cinquante ans, il est passé de 58 % à 79 %. Mais cette hausse s’est arrêtée à la fin des années 2000. Depuis, il stagne, comme si un plafond de verre était atteint. Depuis plus de dix ans, l’écart de taux d’emploi entre les femmes et les hommes ne se réduit plus et semble constituer un nouvel équilibre. 20 % des femmes adultes doivent compter soit sur la solidarité nationale, soit sur celle de leur conjoint ou de leur famille pour vivre.

La capacité de notre société à fournir un emploi à la population en plein âge de travailler a peu évolué au cours des cinquante dernières années. Mais cette évolution s’est faite au prix d’une augmentation de la précarité des emplois et du développement d’emplois peu qualifiés : le nombre d’emplois a suivi l’évolution de la population, mais leur qualité s’est détériorée.

À l’avenir, la hausse pour les plus de soixante ans devrait se poursuivre du fait du déséquilibre du régime des retraites, qui pousse à l’élévation de l’âge de départ. Travailler jusqu’à 65 ans n’est pas envisageable pour beaucoup de métiers pénibles et souvent mal rémunérés, d’où les tensions autour des réformes qui visent à un allongement de la durée de cotisation qui prend mal en compte la pénibilité.

À long terme, il est probable que chez les plus jeunes la période de formation dure plus longtemps, en cohérence avec l’élévation des qualifications sur le marché du travail et l’allongement de la vie. Les données récentes sur le taux d’emploi des femmes interrogent. S’agit-il d’une pause dans un mouvement d’égalisation ou un plafonnement durable ? Entre 25 et 49 ans, la différence entre hommes et femmes résulte de la présence des enfants. Ce sont encore massivement les femmes qui mettent leur carrière entre parenthèses, notamment chez les familles de plus de deux enfants.

Notes:

  1. L’Insee ne diffuse pas de séries sur les 20-64 ans qui serait aussi pertinente à mesurer.