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Comment évoluent les catégories sociales en France ?

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La structure de l’emploi par catégorie socioprofessionnelle reste tirée vers le haut par l’élévation des qualifications, le développement du secteur des services et le déclin de l’industrie. La part des cadres supérieurs parmi les emplois a ainsi plus que doublé en un tiers de siècle, entre 1982 et 2018, passant de 8 % à 18,4 %. Celle des anciens « cadres moyens », devenus les « professions intermédiaires », a augmenté de 20 à 26 %. Elle a même dépassé les ouvriers en 2008. Rassemblés, les cadres supérieurs et les professions intermédiaires forment désormais 44 % des emplois contre 27 % au début des années 1980.

Au cours des trois dernières décennies, la part des catégories populaires a diminué. Les ouvriers ont vu fondre leurs effectifs, de 30 % à 20 % de l’emploi. La part des employés s’est accrue, mais dans une moindre mesure, de 25 % à 27 %. Si les métiers diffèrent, ouvriers et employés partagent de faibles niveaux de rémunérations et de diplômes. Une grande partie des employés exerce des métiers aux conditions similaires à celles des ouvriers : pénibilité physique, peu d’autonomie et forte précarité du statut. Ces deux grandes catégories partagent des modes de vie communs et un grand nombre de couples sont formés d’un homme ouvrier et d’une femme employée. Deux autres grandes catégories sociales – composées d’indépendants aux statuts sociaux très inégaux – ont perdu du terrain : l’ensemble « artisans, commerçants et chefs d’entreprise » (de 8 à 6,5 %) et surtout les agriculteurs exploitants (7 à 1,5 % de l’emploi).

Baisse de la part des employés

Les années récentes sont marquées par plusieurs évolutions, souvent passées inaperçues. La plus importante d’un point de vue quantitatif est la baisse de la part des employés depuis la fin des années 2000. Au cours des dix dernières années (2008-2018), elle a diminué de 29 % à 27 % de l’emploi rompant des décennies de progression. L’archipel des employés si bien décrit par le sociologue Alain Chenu 1, vacille. Inversement, le déclin ouvrier semble enrayé depuis 2013, avec une proportion qui stagne autour de 20 % des emplois.

Pour comprendre ce qui se joue, il faut y regarder de plus près et entrer dans le détail des ensembles ouvriers et employés (voir graphique) en distinguant les évolutions selon les qualifications (lire aussi notre article sur l’évolution détaillée des catégories sociales). Depuis la fin des années 2000, la part des ouvriers et employés qualifiés baisse, alors que celle des non qualifiés tend plutôt à stagner, chez les employés comme chez les ouvriers. Les politiques très marquées de baisse des cotisations sociales ont subventionné le développement d’emplois peu qualifiés dans les services, comme l’industrie.

Autre fait nouveau, la part des cadres dans l’emploi total a connu entre 2012 et 2014 sa première baisse, alors que celle-ci avait progressé régulièrement pendant trente années. Cette évolution s’explique pour une grande part par la stagnation de l’emploi public. Entre 2012 et 2017, la part de cadres de la fonction publique (hors enseignement) a stagné et celle des professeurs a même nettement diminué. Il ne s’agit pas d’une stagnation générale de l’emploi des cadres : la part des ingénieurs et des cadres du privé a augmenté au cours de la même période. D’ailleurs, la progression de l’emploi de cadres supérieurs a repris depuis 2014.

Enfin, la diminution de la part des non-salariés (artisans, commerçants et chefs d’entreprise) semble enrayée. On n’assiste pas à l’explosion souvent décrite du travail à la tâche (parfois sous forme « d’uberisation »), mais tout se passe comme si le salariat – qui regroupe neuf emplois sur dix – avait atteint un plafond (lire notre article).

Les classes moyennes ne disparaissent pas

Ces données montrent que les couches moyennes sont loin d’être « en voie de disparition ». Nulle trace dans les statistiques de l’Insee d’un phénomène massif de « polarisation » 2. Certes, la part des employés et des ouvriers non qualifiés – la frange inférieure des classes moyennes – a régressé entre 2003 et 2016 de 32 % à 27 % de l’emploi total. Il y a bien eu une cassure à la fin des années 2000. Ce phénomène a été compensé par la progression de la part des professions intermédiaires (le cœur des couches moyennes) et des cadres supérieurs (partie haute des classes moyennes). Comme le montrent nos calculs, le phénomène dit de « moyennisation » se poursuit à un rythme lent. En 35 ans, la part des couches moyennes n’est passée que de 40 à 43 % de l’ensemble des emplois. Elle stagne depuis 2014, mais elle ne décline pas.

Il n’en demeure pas moins que l’évolution par le haut des emplois, à travers une montée en qualifications progressive, n’est pas un processus inéluctable comme on pouvait le croire jusque dans les années 1980-1990. La progression des services peu qualifiés répond aux besoins d’une société de services inégalitaire qui se met en place lentement. D’un côté, la hausse des écarts de revenus fait que les catégories aisées ont les moyens de recourir à une main d’œuvre faiblement rémunérée. De l’autre, la progression des emplois peu qualifiés est largement soutenue par des subventions publiques composées de baisses de cotisations sociales sur les bas salaires et de réductions d’impôts pour l’embauche d’emplois domestiques. Une partie de ceux qui pouvaient penser espérer s’élever dans la hiérarchie sociale, notamment au vu de leur parcours scolaire, se retrouvent à des postes subalternes peu qualifiés et mal rémunérés. Ce qui alimente des tensions sociales.

 

Notes:

  1. L’archipel des employés, Alain Chenu, Insee, 1991.
  2. Développement des emplois hautement qualifiés et très peu qualifiés.